PESSAH 5778

Il est une phrase de l’auteur argentin Luis Borgès qui m’a toujours enchanté : « L’avenir est inévitable, mais il peut ne pas arriver. Dieu aime les intervalles ».

C’est le genre de phrase que l’on aimerait avoir écrite — avoir pensée, mais une des raisons pour laquelle elle m’a toujours frappé, et pour laquelle je vous la livre ce soir, c’est qu’elle semble avoir été spécialement  écrite pour la fête de Pessa’h, tant elle exprime à merveille certains de ses traits fondamentaux.

Ecoutons-la encore une fois : « L’avenir est inévitable, mais il peut ne pas arriver. Dieu aime les intervalles ».

Alors qu’approche l’heure du premier seder de cette année 5778, j’aimerais que nous fassions ici résonner cette phrase de quelques unes de ses vibrations possibles, afin qu’elles nous accompagnent, et voir comment elles éclairent notre bonne vieille fête de Pessa’h.

« L’avenir est inévitable, mais il peut ne pas arriver. Dieu aime les intervalles »…

Ainsi, l’avenir peut ne pas arriver, nous avertit Borgès, et ceci suggère, tout d’abord, que l’avenir n’est pas exactement ce que l’on croit, ou en tout cas, n’est pas simplement « ce qui vient après ». Certes, pas de cause sans conséquence, pas d’effet sans cause, pas de fumée sans feu, c’est ce nous apprend l’expérience quotidienne. Mais la phrase de Borgès place un avertissement qui est au cœur de Pessa’h : ce scandale de « ce qui ne vient pas » par rapport à la logique de « ce qui devrait être », le scandale de l’avenir dérobé, la Bible nous en avertit dès le début du livre de Shemot, de l’Exode. Le verset Ex. 1, 8 nous saisit d’emblée, en quelques mots cruels et lapidaires : va-yaqom melekh ‘hadash al-mitrayim asher lo-yada’ ète-yossef, « un roi nouveau se leva sur l’Egypte, lequel n’avait point connu Joseph ».

Une simple ignorance, un moment d’inculture, et voici les riches heures d’un échange entre civilisations anéanties. L’inculture, nous le savons, détruit des mondes, et si Pessa’h a été voulu par nos maîtres comme la fête de la transmission, envers les enfants avant tout, c’est parce qu’ils souhaitaient nous informer d’une certaine séquence historique, mais bien davantage, infuser les valeurs qui donnent sens au seul récit des faits. Rappelons-nous : « l’avenir peut ne pas arriver ». Ce qui arrive, ce sont les événements, mais ce qui se transmet, ce sont les valeurs.

Mais Borgès nous dit aussi, au tout début de sa phrase : « l’avenir est inévitable ». Cette puissante leçon fait également écho avec la tradition. Celle-ci nous dit que si le monde, parfois, est empêché, l’avenir bloqué, ce monde est tout de même l’expression d’un désir de Dieu, ancré sur des fondements voulus par Lui. Manitou le formule ainsi : nous vivons dans un monde jugé. L’avenir n’est pas le simple réceptacle de « ce qui arrive », au sens où n’importe quoi pourrait arriver, mais aussi une scène où se joue l’application des valeurs telles que la vérité, la justice, la paix.

Nous rencontrons ici un autre trait fondamental de Pessa’h : la sortie d’Egypte, clairement définie par la Bible et la pensée rabbinique comme un miracle. Mais où se situe le miracle exactement ?

Et bien justement, peut-être dans le simple fait que Dieu, face à un avenir bloqué, ne déclanche pas un futur invraisemblable, mais fasse advenir le futur nécessaire. « L’avenir est inévitable », nous dit Borgès ; et nous entendons ici la tradition, pour laquelle Dieu n’est pas un démiurge mais un berger fidèle, nous entendons la tradition nous dire que Dieu « ne joue pas aux dés », comme le disait Albert Einstein, il fait advenir ce qui doit advenir : voilà le miracle.

A cette possibilité d’un avenir bloqué – entre autre par l’inculture, à ce souci d’avenir de la part d’un Dieu vigilant, les derniers mots de Borgès ajoutent encore une lumière à notre fête de Pessa’h : « Dieu aime les intervalles ».

Quelle sublime phrase : plein de tendresse et de logique…

Pessa’h, nous le savons, provient du verbe passa’h, qui signifie « passer dessus ». Dieu « passe », lors de la plaie de premiers nés– au dessus des maisons des enfants d’Israël pour les épargner. Mais ce « passer au dessus » peut sans doute se comprendre plus largement : après quatre siècles d’esclavage, Dieu intervient et donne pour ainsi dire un « coup de pouce » à l’Histoire, il crée un « intervalle » et ouvre à l’avenir ce présent cruel, épais, éternellement identique qu’est l’esclavage.

Cet intervalle, la possibilité même d’un intervalle, constitue l’une des idées les plus novatrices de Pessa’h : la liberté.

Notre façon moderne de penser, initiée par les Lumières, affirme que la liberté est un produit de l’homme, une possibilité qu’il se donne à lui-même. Selon l’expérience de nos Maîtres, en revanche, la liberté n’est pas un fait de l’homme, pour une simple raison : à ne s’en tenir qu’à une histoire strictement humaine, la loi la plus certaine est l’oppression du plus faible par le plus fort. Autrement dit, laissé à ses seules forces, le tyran – le Pharaon– a toujours le dessus, et c’est ici la place du miracle de l’intervention de Dieu, et de Dieu seul : rien moins que la liberté.

La grande idée maîtresse de la haggadah, où nos maîtres ont pris soin de ne pas mentionner une seule fois le nom de Moïse, c’est que Dieu seul peut sauver l’homme de son impitoyable logique de domination. Telle est l’autre face du miracle de Pessa’h : la liberté vient de Dieu ; « Dieu aime les intervalles ».

« L’avenir est inévitable, mais il peut ne pas arriver. Dieu aime les intervalles »…

Cette phrase, ainsi, nous a fait voyager dans trois dimensions fondamentales de notre Fête.

La hantise d’un avenir empêché a pointé pour nous une nécessité vitale : Pessa’h c’est transmettre.

La logique d’un monde jugé, désiré par Dieu, nous a également montré Pessa’h comme la réaffirmation d’une confiance. Celle en un avenir « no nonsense », comme disent les anglo-saxons ; le miracle d’un avenir et d’une histoire qui ont du sens.

Pessa’h, enfin, c’est ce poétique intervalle de Dieu qui permet à des esclaves pressés d’échapper au tyran, et de faire lever leur avenir au levain de la liberté. Pessa’h, ici, dévoile l’autre face du miracle : une liberté qui vient de Dieu.

La transmission, un monde où l’avenir a un sens, la liberté : puissions-nous réinventer, ré-enchanter, ce soir, ces belles valeurs en sortant de toutes nos Egyptes.

Dieu aime les intervalles… :

Hag samea’h !

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