Yom ha-shoah 5778

“La phrase la plus longue de notre liturgie…”

Yom ha-shoah 5778 – jeudi 12 avril 2018

Alors les quatre enfants s’avanceront.

Ils s’avanceront, comme au soir du sédère de Pessah, et ils poseront chacun une question sur le sens de cette cérémonie, de cette célébration du Yom ha-Shoah, sur la lecture des noms. Il y aura là le simple, et le sage — ou celui qui se croit savant, et il y aura là le mécréant – appelons-le celui qui est de mauvaise foi — et bien sûr, il y aura aussi celui qui ne sait pas poser de question.

C’est le simple, tout d’abord, qui s’avancera. Et il demandera : « Cette année, en 2018, nous célébrons Yom ha-Shoah — pourquoi ? »

Nous lui répondrons qu’il le faut. Parce que la Shoah a eu lieu, au cœur-même de l’Europe, et que jamais auparavant nul n’avait tenté de rayer un peuple entier, avec sa culture, de la carte du globe, et que les nazis ont tout fait pour effacer les traces de leur crime. Et nous lui diront simplement, avec Primo Levi, que pour les anciens déportés avant tout se souvenir est un devoir. Ils ne veulent pas oublier, et surtout ne veulent pas que le monde oublie, car ils ont compris que leur expérience avait un sens et que les Lager, les camps n’ont pas été un accident, un imprévu de l’histoire.

Le sage, celui qui sait, tentera de faire écho à ces paroles. Lui aussi posera une question : « Nous qui avons appris l’histoire, nous qui savons que les chercheurs font leur travail et continuent de nous instruire, chaque année, sur des aspects méconnus de la Shoah, de quoi témoigne-t-on encore exactement, par cette célébration ? »

Il nous apparaîtra que le sage, face à la Shoah, ne sait rien de plus que le simple. Il nous apparaîtra que nous savons certaines choses, mais que nous ne comprenons pas grand-chose. Pire, peut-être n’avons nous rien appris. Et comme Primo Levi encore, nous pourrions lui rappeler que ce qui s’est passé ne peut pas être compris, et peut-être même, ne doit pas être compris, dans la mesure où comprendre serait peut-être presque justifier.

Mais sur la nécessité du témoignage, ce sont ces paroles de la psychanalyste Anne-Lise Stern, déportée de France par le convoi 71, qu’il faudra faire entendre : « Chaque sujet-déporté … témoigne de ça, de la loque qu’il a été, qu’ont été les autres autour de lui, qu’il était destiné à devenir. Le savoir-déporté, c’est ça, savoir sur le déchet, la loque. » Et la réponse au sage sera cette phrase, qui change tout : « Mais quand il parle, quand il en témoigne, ce sujet-déporté, loque, il ne l’est plus ».

Le mécréant, sans doute, ne voudra pas prendre au sérieux cette dignité retrouvée du témoignage. En quoi est-il mécréant, d’ailleurs ? Peut-être est-il simplement énervé par cette commémoration, et cela suffit à faire de lui, à de nombreux autres comme lui, quelqu’un de mauvaise foi. Sa question, insidieuse, est toujours la même : « A quoi sert cette cérémonie aujourd’hui ? Cela fait plus de 60 ans que vous commémorez la shoah, avec une ferveur renouvelée semble-t-il — à quoi bon, en 2018, l’histoire, c’est du passé ! »

Nous pourrions répondre que nous vivons aujourd’hui dans un monde marqué par la shoah, lui dire, avec Paul Celan, que la catastrophe, c’est qu’elle dure encore.

Nous pourrions lui répondre cela, et moi, je lui répondrai trois choses.

Je lui dirai tout d’abord que dans ma belle famille d’avant, quelqu’un de proche vivait chaque jour sa shoah. Que celle-ci, pour lui, n’avait pas de fin, que sous le soleil de Provence, les jours de sa vieillesse étaient spoliés, rongés, en une dépression chronique, par le sombre savoir de son enfance. Une enfance cachée, une enfance qui n’avait pas eu lieu, mais surtout, à l’âge où l’on devait apprendre à aimer et à croire, son savoir d’enfant avait été vrillé à tout jamais par la connaissance de la délation, de la possibilité permanente de la trahison et de la dénonciation.

Je lui dirai que telle vieille dame, dont j’ai procédé il y a peu à l’inhumation à un âge plutôt vénérable, elle aussi survivante, et alors qu’elle s’était aménagé une vie d’oubli, une vie d’amour dédiée à ses enfants et à ses petits enfants, a été rattrapée elle aussi par la shoah, et qu’il ne s’est pas passé une seule journée de ses dix dernières et terribles années où, en proie au délire de la persécution, elle n’ait eu peur, dans le confort d’un petit appartement d’une tranquille banlieue, d’être assassinée.

Et sa famille, instruite, instruite de l’histoire, ses enfants et ses petits-enfants, rationnels, engagés joyeusement dans les forces de la vie, ne purent rien y faire. J’ai simplement senti sur leur visage quelque chose de muet et qui proteste, une ombre qui ne passe pas. Chaque jour, ici, en 2018.

Nous lui rappellerons enfin, à ce raisonneur sur la Shoah, Ilan Halimi, Sarah Halimi, les « mort aux  juifs » de l’été 2014 entendus dans les rues de Paris, et Mireille Knoll, et Toulouse, où un fou a frappé et des hommes et des enfants.

Le raisonneur dira que nous ne pouvons faire de cet élément le thème exclusif de notre analyse, et nous nous rappellerons, il est vrai, combien nous fûmes émus que le coeur de la collectivité nationale, frappée en plusieurs endroits d’une même douleur, batte à l’unisson.

Mais nous nous souviendrons aussi d’Amaleq, cette très vieille figure emblématique de la haine antisémite et destructrice de notre peuple, et nous répondrons qu’il n’est jamais totalement vaincu, et qu’en quelques instants de cruauté alliée à un sang-froid diabolique, nous le savons, c’est lui qui a redressé la tête.

Nous dira-t-on que Toulouse n’a rien à voir avec la Shoah, nous en conviendrons, mais répéterons la réponse de Primo Levi au simple, cette terrible leçon selon laquelle « les camps n’ont pas été un accident, un imprévu de l’histoire ». Et nous nous fortifierons en nos commémorations, car c’est un devoir d’effacer Amaleq en ses moindres manifestations ; nous le savons, pour nous et pour les générations à venir, il nous faut inlassablement instruire, et mettre en garde.

Enfin, alors, s’avancera celui qui ne sait pas poser de question.

Celui-là, il se pourrait bien qu’il soit aussi un peu nous-même, nous qui savons mais ne comprenons toujours pas, nous qui peut-être sommes à la fois le simple, le savant, peut-être même le mécréant, parfois ; et alors, à sa question muette, celle qui lui reste sur les lèvres, sur le cœur, nous lui répondrons, je lui répondrai :

C’est vrai. Vois-tu, pour mon premier voyage à Auschwitz en tant que rabbin – un voyage organisé par le Mémorial de la Shoah, j’avais été frappé, dérangé par une chose. Lorsque j’ai récité le qaddish, puis chanté le El malé rahamime avec notre petit groupe, près du mémorial, pas très loin des ruines des crématoires, j’ai trouvé étrange de le faire alors qu’il n’y avait aucune tombe, aucune cendre, j’ai trouvé étrange de le faire « dans le vide », pour ainsi dire.

Et pourtant, cela nous a fait du bien, à notre petit groupe.

Alors j’ai pensé cette chose, tout aussi étrange : il ne reste rien ici.

Ici, seul existe la réalité de la parole.

Ceci nous amène, vois-tu, à la lecture des noms.

Lorsque nous commencerons ce moment de la lecture des noms, que ferons-nous exactement ? Nous prononcerons, en fait, la phrase la plus longue de notre liturgie. Une phrase sans verbe, sans complément, une phrase qui ne comportera que des sujets, des noms, près de 40 000 noms, des noms propres.

Et cette phrase étrange, cette phrase la plus longue de notre liturgie, nous allons la dire à de multiples voix, nous allons leur prêter, à ces sujets, le souffle qu’on leur a volé, et vois-tu, cette phrase ne sera pas non plus une bénédiction, elle ne commencera pas par « béni sois-tu ».

Mais la sagesse, nous disent nos maîtres, se contente de l’allusion.

C’est leur souvenir, vois-tu, qui est une bénédiction.

Oui, c’est cela que nous allons faire,

C’est cela qu’il nous faut faire, encore et toujours :

Nous allons dire les noms, nous allons appeler nos chers disparus par leur nom —

Que leur souvenir soit une bénédiction !

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