Agir, c’est maintenant

Sermon prononcé le vendredi 30 janvier 2015 à la synagogue du MJLF Beaugrenelle en commentaire de la péricope de la semaine « Beshalla’h » du Livre de l’Exode.

Nous avons été terrorisés.

Nous avons eu peur.

Nous avons défilé.

Nous nous sommes renforcés.

Et aujourd’hui nous continuons.

Est-ce que nous continuons comme avant ? Est-ce que nous devons continuer comme avant ?

Sans doute pas. Nous devons continuer à être ce que nous sommes, à faire ce que nous devons faire : éduquer, commenter, poursuivre l’immense histoire juive faite de rêves et de lois, de tchoulent et de contradictions, d’exigence d’absolu et de relative confiance en l’absolu, et après tout, et avant tout, de liberté, et de fraternité…

Cette fraternité, nous l’avons vécue une fois de plus lundi lors de note soirée de discussion, lundi 26 janvier dernier, dans notre beit knesset jamais plus « bayit », « maison » et « knesset », « rassemblement » que jamais. C’est de ce bois de la discussion vigoureuse et chaleureuse que sont faits les meilleurs aron ha-qodesh. Et les sièges de cette synagogue, parfois un peu élimés, il est vrai, ces sièges ont témoignés que face aux événements nous n’étions pas « assis », mais « nitsavim », debout. Et la pensée en marche…

Mais nous avons aussi parlé de nos inquiétudes. Et de nos peurs. Cette peur, nos enfants en ont aussi parlé, cette semaine, au Talmud Torah. Entre deux militaires et quelques ‘humashim, Revital Schloman, notre directrice du talmud-Torah, a suscité la parole des enfants autour d’une nouvelle d’Edgard Keret où il était question de roquettes à Tel Aviv, de pastrami et de badmington, de fourmis et d’éclat d’obus, bref, d’un inénarrable « balagan » à l’israélienne que je vous invite à découvrir chez l’un des plus grands auteurs contemporains.

La réponse à la situation présente, nous le savons, ne peut seulement résider dans le social et le sécuritaire, dans le fusil-mitrailleur et l’allocation. Nous juifs sommes aussi attachés à réfléchir, à prier, et à réfléchir encore. Peuple texto-centré, comme le rappelait le rabbin Moshe Halbertal, voué à scruter nos vieux écrits pour y lire l’appel et le renouvellement de nos vies, scruter le verset pour changer le cours de nos étoiles.

Alors, lisons, et apprenons.

Dans la parashah Beshalla’h que nous lisons cette semaine, le peuple juif fait face justement face à l’une des plus grandes peurs de son histoire.

Cette peur, c’est celle qu’il éprouve lorsque, après avoir fui, de nuit, l’Egypte des idoles, des crocodiles et des tyrans, les Bneï Israël se retrouvent « coincés », en quelque sorte, au bord d’un précipice liquide, cette Mer Rouge infranchissable qui les appelle pourtant à changer de continent, et de mentalité. A l’arrière, déjà sur leur dos : Pharaon. Armée lourdement casquée, rapidité des chars, haine des Israélites inchangée.

Cette tenaille, cette peur de la mort certaine suscite, aux versets 13 et 14 du chapitre 13 de l’Exode — cette réponse de Moïse :

יג וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה אֶל-הָעָם, אַל-תִּירָאוּ–הִתְיַצְּבוּ וּרְאוּ אֶת-יְשׁוּעַת יְהוָה, אֲשֶׁר-יַעֲשֶׂה לָכֶם הַיּוֹם:  כִּי, אֲשֶׁר רְאִיתֶם אֶת-מִצְרַיִם הַיּוֹם–לֹא תֹסִפוּ לִרְאֹתָם עוֹד, עַד-עוֹלָם. 13 Moïse répondit au peuple: « Soyez sans crainte! Attendez, et vous serez témoins de l’assistance que l’Éternel vous procurera en ce jour! Certes, si vous avez vu les Égyptiens aujourd’hui, vous ne les reverrez plus jamais.
יד יְהוָה, יִלָּחֵם לָכֶם; וְאַתֶּם, תַּחֲרִשׁוּן.  {פ} 14 L’Éternel combattra pour vous; et vous, tenez-vous tranquilles!

Fidèle à la tradition, le commentaire du Talmud (Yerushalmi, Ta’anit 2 :5) coupe, non point le cheveu, mais le verset en quatre. Exactement en quatre. Il choisit de lire dans les quatre aspects de la réponse de Moïse quatre réponses différentiées adressées à quatre publics différents :

« Nos ancêtres, au bord de la mer Rouge, étaient divisés en quatre groupes. Un groupe disait : « Jetons-nous dans la mer. » Un deuxième disait, « Retournons en Egypte ». Un troisième disait, « Faisons la guerre aux Egyptiens ». Le dernier, enfin, disait, « Hurlons après eux pour leur faire peur ». A ceux qui disaient « Jetons-nous dans la mer » Moïse répondit « Soyez sans crainte! Attendez, et vous serez témoins de l’assistance que l’Éternel vous procurera en ce jour ! ». Aux seconds qui clamaient « Retournons en Egypte », il répondit : « Certes, si vous avez vu les Égyptiens aujourd’hui, vous ne les reverrez plus jamais ». Aux troisièmes qui disaient « Faisons la guerre aux Egyptiens » il répondit « L’Éternel combattra pour vous ». Et aux derniers, ceux qui disaient « Hurlons après eux pour leur faire peur », il répondit « tenez-vos tranquille ! »

Autrement dit : aux adeptes du siddur à tout prix, aux belliciste à tous crins, aux peureux et hurleurs d’illusions — un peu à nous tous, finalement : confiance, et silence. Ce qui n’exclue pas l’action !

Car la solution, nous le savons par un autre midrash, c’est Nahshon ben Aminadav qui nous l’indique. Face à l’impasse de la prière, de la couardise, du bellicisme ou du ridicule, « Nahshon Charlie » descend dans la mer, et se met tout simplement à nager — c’est à ce moment-là, nous dit le midrash, que la mer se serait ouverte !

Un épisode qui inspira à Ben Gourion, jamais à cours de belles formules : « ce fut le premier juif à vivre selon l’exemple ». Je le soupçonne d’avoir pensé : le premier Israélien (à avoir vécu selon l’exemple) »…

Pour nous aujourd’hui, ceci nous appelle à ne pas nous bercer d’illusion. Les rabbins du Talmud, à vrai dire, n’aiment pas trop les miracles. Ils ont constamment cherché à les minimiser. En affirmant, par exemple, que l’ouverture de la mer Rouge était déjà prévu avant la Création du Monde, manière bien habile de dire que cette ouverture n’est ni plus ni moins une loi de la nature comme les autres. Maïmonide insiste même : il est un domaine où Dieu n’intervient jamais, où il n’est pas en son pouvoir de changer la nature des choses, c’est la nature humaine.

La nature humaine ne change pas, ou si elle change c’est par notre propre effort, un effort surhumain pour être meilleur, et encore, très peu et très lentement.

Il y a quelques années, en Arizona, j’ai eu le privilège de parler longuement avec un indien de la tribu Hopi. Il me confiait que dans sa culture, la terreur enfantine par excellence est celle de l’océan, dont une légende affirme que lorsque cette vieille terre sera fatiguée de porter les hommes et leur folie, elle sera détruite. En un gigantesque tsunami planétaire, les océans la recouvriront brusquement ; ce sera la fin du monde…

Et il me confiait que, lorsqu’à la faveur d’un voyage pour rendre visite à un membre de sa famille, il quitta sa vieille terre brulée, son pueblo de Mesa Verde pour se rendre à San Francisco, il s’était retrouvé, par hasard, nez à nez avec l’océan. Il était terrifié. Il avait fermé les yeux, pensant que la fin du monde était arrivée.

Puis il avait ouvert les yeux. Incrédule. Puis confiant. Puis il avait nagé dans l’océan…

Autrement dit : Avouons nos peurs. Prions. Combattons si nous le voulons, et payons-nous même de mots et de cris. Mais surtout : agissons !

Nous devons continuer mais nous ne pouvons plus continuer comme avant. Nous devons nous engager. Aller sur le terrain, combattre l’antisémitisme, enseigner pour expliquer à ceux qui nous détestent que nous ne sommes par leur ennemi.

Enseigner ceci aujourd’hui, c’est construire ce qui nous défendra demain.

A l’aune de la dure loi de Maïmonide sur la permanence de la nature humaine, nous savons que la haine et les préjugés ne disparaîtront pas. Sans doute dans ce domaine est-il impossible de dire « le changement c’est maintenant ».

Par contre, reprenant le credo de Hanukkah « banu ‘hoshekh legaresh », « nous sommes venus expulser l’obscurité », nous pouvions certainement dire :

« Le changement, c’est possible pour demain. Agir, c’est maintenant ! »

Shabbat shalom.

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