« Dieu est dans le détail »

Parachat Mishpatim 5772
Rabbin Yann Boissière
La lecture de la parashah mishpatim, après celle des Dix paroles la semaine dernière, est un choc. Nous quittons, d’une part, cette première partie de la Torah qui va de la Création du monde à la sortie d’Egypte, partie narrative, fertile en événements, pour entrer brusquement dans une longue série de passages au style aussi aride que le désert où ils furent énoncés : l’exposé des multiples commandements donnés au Mont Sinaï, qui occupera entièrement le livre de Vayiqra (le Livre du Lévitique) et une bonne partie de Bamidbar, le Livre des Nombres
Mais surtout, mishpatim nous impose un palier de décompression assez brutal entre ce sommet spirituel de la rencontre entre l’homme et Dieu que constituait la Révélation du Mont Sinaï, moment où le peuple eut la « vision des voix », et le déluge de prescriptions de notre parashah régulant le « vivre au quotidien ». Celles-ci sont sans aucun doute comme les clauses détaillées d’un contrat général, mais leur profusion, tout comme le souffle délibérément terre à terre de leur énonciation offrent un contraste si saisissant avec le style et la vision du Décalogue qu’il nous semble presque assister à un changement de projet.
Quel est donc le rapport entre la hauteur de vue du matan torah, du « don de la Torah », et la terne minutie de nos mishpatim, de nos « jugements » ? — c’est ce que nous aimerions examiner en premier lieu.
Mais notre trouble est en quelque sorte renforcé par une question annexe, qui naît d’un sentiment de mélange des genres dans notre parashah, une confusion entre ce que l’on nommerait de nos jours le droit civil et la loi religieuse. Ce chevauchement des deux domaines avait déjà suscité l’attention des commentateurs lorsqu’ils s’étaient interrogés, dans la parashah de la semaine dernière, sur le lien entre la loi divine donnée au Mont Sinaï et les conseils d’organisation politique fournis par Jethro (Yitro), autrement dit, selon une source non révélée, provenant qui plus est de l’extérieur du peuple juif.
C’est Rashi qui, cette fois-ci, aborde cette même question au tout début de notre parashah, dont l’exposé du droit civil fait immédiatement suite aux lois concernant l’autel des sacrifices, et qui clôturent la parashah précédente :
Sur le verset eleh ha-mishpatim asher tassim lifneyhem (« et voici les statuts que tu placeras devant eux »), le tout premier de notre parashah, Rashi commente en effet :
« Toutes les fois que la Torah emploie l’expression « et voici », cela signale une continuité [de sujet]. [Ainsi], tout comme les commandements précédents [il s’agit des Dix paroles] furent donnés au Mont Sinaï, de même ces lois [les lois civiles exposées dans mishpatim] furent données au Mont Sinaï. Mais alors, pourquoi l’exposé des lois civiles est-il juxtaposé aux lois concernant l’autel (à la toute fin de la parashah précédente] ? Pour que tu places le Sanhedrin [la cour suprême des Sages – juge des affaires civiles] à côté du Sanctuaire. » (1)
Ce commentaire nous ramène à notre question initiale sur le lien entre les Dix paroles et les lois civiles. Car au-delà de la question du mélange, c’est également celle du lien entre principes généraux et détails qui est ici soulevée, celle de la cohérence entre la vision du Décalogue et la législation réelle. Avec cette question : le projet global maintient-il sa cohérence lorsqu’on opère un changement d’échelle, lorsqu’on descend au niveau du détail ?
La tradition juive a beaucoup réfléchi à cette question des relations entre les klalim, les « principes », et les pratim, les « détails ». Nous aimerions poursuivre notre commentaire en examinant combien elle engage, en fait, la vision fondamentale du droit dans la tradition juive.
C’est un fait maintes fois souligné que le droit hébraïque est de nature casuistique, au sens où sa réflexion naît de cas concrets et précis, et fonctionne en cela d’une manière totalement différente de la tradition occidentale du droit.
Là où ce dernier procède de manière déductive, c’est-à-dire qu’il commence par poser de grands principes abstraits, la justice, l’équité, la propriété, etc…, pour en tirer, rationnellement et selon une procédure de déduction, des lois détaillées dans tel ou tel domaine, le droit hébraïque, quant à lui, choisit une démarche inverse : il commence par énumérer des situations concrètes (l’homme qui frappe son esclave mâle, le boeuf qui heurte un homme ou une femme, l’âne qui tombe dans une citerne, etc…), et c’est seulement ensuite que, extrapolant le lien entre plusieurs situations, construisant des analogies, la démarche juridique hébraïque s’élève à l’abstraction d’une catégorie ou d’un principe général.
Cette structure, bien sûr, soulève une question d’importance : comment s’assurer qu’une telle approche, aussi concrète mais parcellaire, si émiettée en quelque sorte, nourrisse, conserve, et parvienne à véhiculer le principe de justice ?
C’est ici que la Bible dévoile toute sa puissance révolutionnaire. Là où pour les anciennes cultures du Moyen-orient, en effet, les dieux étaient essentiellement puissants — parfois cruels — la Bible énonce quant à elle la thèse inouïe à l’époque selon laquelle Dieu est non seulement source de pouvoir mais également juste et compatissant. Dieu, ainsi, gouverne le monde et l’humanité, mais il représente également la plus haute norme morale ; à ce titre, la loi divine est essentiellement l’expression de cette nature juste et bonne de Dieu.
Le droit hébraïque, ainsi, affirme de manière première que nous croyons en ce Dieu de justice et de vérité, et que dans la mesure où la justice concrète, celle qui nous est transmise par le biais de notre prophète Moïse, est une expression du désir de Dieu, ces régulations conservent bel et bien les qualités premières divines dans tous les produits ultérieurs du raisonnement juridique.
On le voit donc, là où le droit occidental a besoin d’ancrer le fondement ultime de la justice dans l’affirmation d’un droit naturel, autrement dit dans la raison, le droit hébraïque, dans la mentalité biblique, n’est pas plus intéressé que cela à la formulation de principes généraux, en tout cas comme outils réels de construction du droit. Et il en est tout simplement ainsi parce que sa confiance, sa garantie première de justice est de nature encore plus élevée : elle découle de la nature même de Dieu en tant que norme éthique suprême, et du fait que la justice sont l’expression de sa nature et de sa volonté.
C’est bel et bien cette approche biblique qui garantit que les plus hautes idées sont effectivement transmises dans les détails, et que la précision de nos mishpatim sont bien de la même eau que la hauteur de vue du Décalogue. Entre projet et détails, le lien n’est pas de nature logique ni déductive, mais passe par la garantie, la nature éthique de notre norme première : Dieu lui-même.
Bien sûr, il nous faudrait alors soulever la grande question ; étant donné que la modernité a fait éclater la structure traditionnelle des communautés juives centrées sur la halakhah et autonomes juridiquement, étant donné qu’elle a brusquement placé en situation de co-existence le droit juif et le droit des sociétés libérales, que reste-t-il aujourd’hui de cette profonde intuition d’un droit infusé par la bonté et la justice de Dieu ?
Le sujet dépasse largement l’enjeu de notre parashah – il faudra venir pour cela mon cours du lundi soir – mais pour ce qui est de mishpatim et son lien avec le matan torah, nous pourrions très bien nous contenter de cette belle et profonde formule énoncée, en un autre contexte, par l’architecte Mies van der Rohe : « Dieu est dans le détail ».
Oui, la parole divine, son influx et sa dynamique traverse toutes les échelles de la réalité, et sa bonté, son désir – et son exigence– de justice infuse chaque échelle de sa création. Le Sinaï se fait donc entendre aussi bien dans un « tu ne tueras point » que dans l’indemnisation de la bête dérobée du propriétaire, dans la vision cosmique du shabbat que dans l’égard dû au menu bétail.
Et sans doute est-ce là encore la meilleure des raisons, nous qui croyons à la révélation progressive , de répondre, quelques millénaires à la suite du verset Ex. 24, 7 : na’asseh ve-nishma, « nous ferons et nous entendrons ».
Shabbat shalom.
(1) : Ex. 21, 1, Rashi ad loc
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