Je suis Juif de France – Drasha shabbath Vaera (au MJLF)

Sermon prononcé le vendredi 16 janvier 2015 à la synagogue du MJLF Beaugrenelle en commentaire de la péricope de la semaine « Va’era » (« J’ai apparu ») du Livre de l’Exode.

« J’ai apparu à Abraham, à Isaac, à Jacob, sous le nom de El Shadday ; ce n’est pas en ma qualité de Adonay, l’Eternel, que je me suis manifesté à eux. » (Ex. 6.3).

Ainsi débute la parashah de la semaine, « Va’era », qui signifie « je suis apparu ». Elle nous parle d’une nouvelle révélation faite à Moïse, et dont les patriarches n’avaient pu bénéficier ; eux n’avaient eu droit qu’à une révélation restreinte, pour ainsi dire, ils n’avaient eu droit qu’à « El Shadday » mais pas encore au tétragramme, au nom ineffable…

Rashi nous en donne l’explication suivante : ce tétragramme, qui est le nom de vérité de l’Eternel, n’a pu être perçu des Patriarches, car Dieu était essentiellement dans la Genèse un Dieu de promesses (un peuple, une terre), et ces promesses, il n’a pas pu les accomplir.

Ce beau commentaire nous dit que si déficit il y a eu, il n’est pas à loger dans une perception défaillante des Patriarches, mais chez Dieu lui-même. Pour un Dieu dont on sait qu’il est plénitude, une promesse non-accomplie est un manquement, un déficit à sa propre vérité : il n’est pas d’autre cause à sa moindre révélation chez les Patriarches, et à sa nouvelle compréhension chez Moïse.

Ceci posé, et bien que l’imagination rabbinique ne soit jamais à court de stratagème pour établir un lien entre la parashah et son actualité, il n’y a pas, cette semaine, à forcer le trait pour en trouver l’accès. Un défaut de plénitude ? Une révélation restreinte, une inquiétude, une sourde angoisse ? Oui, il semble qu’aujourd’hui certaines promesses, a minima des espérances, des espoirs que nous avions nourris, n’ont pas été tenus.

Aujourd’hui nous sommes un peu perdus. Abasourdis par la violence des événements, puis par la force d’un moment collectif, nous avons partagé nos identités, je suis Charlie, je suis flic, je suis juif — l’une de mes pancartes préférées ajoutait à cette identité généreuse « je suis célibataire », avec un numéro de téléphone. Entre la République et la Nation nous avons été tout cela, ou peut être rien de tout cela, mais nous l’avons été ensemble.

Cette semaine, pourtant, après certains « je ne suis pas Charlie » malveillants, après des minutes de silences mal silencieuses, et quelques quenelles muettes faites au consensus national, nous éprouvons un malaise, des doutes, pas mal de fatigue aussi. Nous sommes à l’heure où, de manière confuse, les Charlie redeviennent juifs, musulmans, de gauche ou de droite, où derrière certaines explications se profile déjà l’excuse, et où la juste crainte de l’amalgame fait redouter que ne soient pas posés les mots sur certaines choses désagréables.

Quant à nous, juifs, nous aurions peur, disent les media. Nous serions prêts à partir. Pourquoi nous le demande-t-on ? Savons-nous nous-mêmes où nous en sommes ?

Qu’est-ce qu’être juif, aujourd’hui, en France ? Quelle y est notre place ?

Ce soir, peut-être est venu le moment d’un nouveau Va’era, d’une nouvelle compréhension de nos avoirs et de notre être, et nous avons besoin pour cela de nos grands transmetteurs. Nous connaissons ce merveilleux texte d’Edmond Fleg, « je suis juif », qui énumère les raisons du « rude bonheur » d’être juif. Merveilleux parce qu’il déploie conjointement l’étendard du particulier et de l’universel, et par une poésie qui respire large, expose notre expression d’une nation fidèle à sa tradition, aussi clairement que notre tradition de fidélité à la Nation.

Oui, ce soir, portés par la nécessité du Va’era, à la manière d’Edmond Fleg, peut-être nous faut-il énoncer les nouveaux contextes de notre « je suis juif », notre « je suis juif de France », notre Décalogue du 11 janvier…

Je suis juif de France, parce que les juifs, en Gaule, aux temps gallo-romains, priaient, échangeaient l’or et l’étain, et cultivaient déjà le sillon rhodanien bien avant que les Francs, qui en immigrés franchirent l’Escaut et la Meuse, ne donnent leur nom à ce pays. Juifs de France ? Deux-mille ans d’histoire…

Au petit jeu de la contribution culturelle, je suis juif de France, parce qu’au grand midrash de l’histoire nationale Gainsbourg raconte à Darius Milhaud qu’Adolphe Crémieux trouvait que Rashi, pour composer ses livres, écrivait un peu trop dans la marge. Ce à quoi Offenbach avait répondu, aux dire d’Henri Bergson, Tristan Bernard et Irène Némirovsky, que Marcel Proust, lui, se posait au centre de ses romans. Ne déclarait-il pas – déjà — pour la Recherche du temps perdu : « Je suis Charlus »…

Je suis juif français, parce qu’un jour Dieu a prononcé l’adage « heureux comme un juif en France ». Certes il ne l’a pas répété trop souvent, mais, dites-moi, Dieu ne propose-t-il pas son alliance avec ceux qui sont ici, mais aussi ceux qui ne sont pas ici ?  Cela ne veut-il pas dire que nos enfants, et les enfants de nos enfants, vérifieront eux aussi, comme à nos riches heures de bonheur, la justesse de l’adage ? C’est à ce futur que je choisis de croire.

Je suis français juif, parce que la France est mon pays, parce que j’y suis né, parce que nos familles, il y a peu, il y a longtemps ou il y a très longtemps, sont venus y vivre, et ne l’ont pas fait par hasard. Beaucoup fuyaient quelque persécution, mais la France, c’est par choix qu’ils l’ont choisie. Par idéal, par dignité, pour les droits de l’homme. Parce qu’un pays qui réhabilite un petit capitaine, comme enseignait le père d’Emmanuel Levinas, c’est là-bas qu’il faut être…

Je suis juif en France, parce que le 28 septembre 1791, l’Assemblée nationale et ses Charlie, qui à l’époque portaient cocarde, n’ont pu se quitter sans nous émanciper, à la dernière minute mais les premiers dans le monde. Juif en France parce que la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dans ce beau tableau du musée Carnavalet, a la forme des tables de la loi, et que son décalogue républicain a le souffle de nos prophètes. Liberté, égalité, fraternité, c’est Abraham en bonnet phrygien !

Je suis juif de France parce que j’aimerais qu’on cesse de s’intéresser à la date de mon billet d’avion, parce que je ne puis quitter mon poste sans trahir l’héritage, et donner la victoire à ceux qui nous attaquent. Parce qu’un ami me disait, hier : « Ils ont de la chance qu’on aime la France ». Juif de France, parce qu’en l’écoutant je me suis dit, « j’ai de la chance d’avoir un tel ami ; et je veux rester avec lui ».

Je suis juif en France, parce que lorsque le premier ministre de l’Etat d’Israël déambule, boulevard Voltaire, comme s’il saluait quelque électeur futur, je me sens comme ce diplomate, juif hongrois et incorrigible patriote à qui, en 1947, juste avant la création de l’Etat d’Israël, on avait proposé un poste dans le futur état. Il avait répondu : « J’adore l’Etat d’Israël. A la minute où il sera créé je le soutiendrai, et je serai ravi de devenir son premier ambassadeur à Budapest. »

Je suis juif de France : pour pleurer et pour rire, comme le dit l’Ecclésiaste, peut-être pour déraciner ce qui est planté, pour m’éloigner des caresses, peut-être même pour la guerre ; mais aussi et surtout, pour planter, pour réunir les pierres, pour embrasser, pour aimer, pour la paix ! Oui, je suis juif de France, parce que c’est décidé : je suis juif, je reste en France !

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