L’âge du faire – Drasha Ki Tissa – 5772

Qum, asseh lanu elohim !, « Allez, fais-nous un Dieu ! » ; tel est le cri que lancent les israélites vers Aaron alors qu’ils s’impatientent de ne point voir Moïse revenir de son colloque divin sur le mont Sinaï. « Se faire un Dieu », un veau d’or, telle est en peu de mot l’idolâtrie, l’erreur, la déviance maximale qu’il se puisse imaginer au regard des valeurs qu’enseigne la Torah.
Celle-ci a lieu dans notre parashah, au moment le plus improbable, à l’instant même où Moïse reçoit les tables de la Loi. Et cette faute est d’autant plus grave que les israélites avaient déjà reçu les dix paroles, dont la deuxième énonce avec force : « Tu ne feras points d’idole » !
Peut-être ce veau d’or nous fait-il d’ailleurs mieux comprendre la prééminence donnée à cette interdiction, placée immédiatement après la grande déclaration liminaire, « Je suis l’Eternel ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, d’une maison d’esclaves ». Le premier danger serait-il donc, lorsque l’on bénéficie d’une telle grâce, lorsque la faveur divine est peut-être trop lourde à porter, de sombrer dans l’idolâtrie ? Tel serait ainsi le premier des commandements, tout simplement parce qu’il pointe le premier, le plus probable des dangers ?
Lorsque nous nous levons chaque jour, nos premières paroles modeh ani lefanekha, « Je suis reconnaissant devant toi », sont destinées à exprimer notre reconnaissance envers Dieu, pour la vie qu’ils nous restitue à l’issue du sommeil, et qui chaque matin, nous est offerte comme en cadeau. Ce modeh ani n’a pas été placé en exergue de la journée liturgique par hasard, mais parce que nos maîtres ont pensé la reconnaissance comme le fondement même de toute prière. Ils ont développé l’art de prier comme un exercice de reconnaissance, et l’art est difficile.
Si l’on reprend ainsi ce « Fais nous un Dieu ! » en regard de la pensée que « Dieu nous a créé » ; tout, ici, la syntaxe, l’emploi de chaque mot, la vision même du monde qui s’exprime par cet ordre, « fais-nous un Dieu » semblent inversés, la négation-même de toute idée de reconnaissance.
C’est ce gigantesque raté de la reconnaissance envers Dieu que nous aimerions examiner ce soir avec le veau d’or. Plus généralement – et cette question s’adresse à nous aujourd’hui – pourquoi avons-nous tant de mal à exprimer notre reconnaissance ?
Nous pourrions débuter notre examen, tout d’abord, avec un peu d’indulgence. Comment blâmer les israélites, en effet, alors qu’ils semblent simplement désirer créer quelque chose de saint, un « objet saint » ? A vrai dire, une lecture rapide de leur contexte semblerait les y encourager.
La séquence des cinq parashiyot consacrées à l’édification du tabernacle — où prend place notre passage — est en effet profondément irriguée par la notion du « faire ». Partout l’idée de sainteté s’y exprime par un programme de production d’objets où les verbes assah, « faire » ou assita, « tu feras » sont martelés à tout propos. Sur la liste : ve-assu li miqdash (« ils me feront un sanctuaire ») (1), ve-assita shulkhan (« tu feras une table [de bois de shittim »] (2), ve-assita [arba] taba’ot (« tu feras [quatre] anneaux ») (3), ve-assita et ha-badim (« tu feras des barres [servant à porter la table] ») (4), ve-assita menorah (« tu feras une candélabre ») (5), ve-assita ‘et ha-qerashim (« tu feras des planches ») (6), ve-assita et ha-parokhet (« tu feras le rideau ») (7), ve-assita et ha-mizbea’h (« tu feras l’autel ») (8), et bien d’autres passages. Les tables de l’alliance sont elles-mêmes définies commema’asseh elohim, un « produit » de Dieu (cf. Ex. 32, 16), avant que ne nous soit rappelé au verset Ex. 31, 17 : sheshet yamim assah adonay et ha shamayim ve-et ha-arets, autrement dit, Dieu lui même comme le « faiseur » des cieux et de la terre !
Comment les beney yisra’el ne voudraient-ils point l’imiter ?
Est-il étonnant que ce peuple veuille « faire », lui aussi, quelque chose à sa propre initiative pour participer à cette sainteté ? Alors même qu’ils n’ont cessé de se voir ordonner de produire des objets, que toute leur force y a été absorbée et qu’ils en sont maintenant entourés, quel autre catégorie que « l’objet saint » pourraient-ils avoir à l’esprit pour canaliser leur expression religieuse, leur désir de création dans l’ordre de la spiritualité ? N’est-il pas logique, en fin de compte, qu’ils succombent au « faire » ultime, au dieu portatif, au veau d’or ?
L’erreur de jugement, bien entendu, est totale, mais c’est que l’Exode et le désert inaugurent une pédagogie inouïe jusqu’alors, exigeant une attitude humaine que les israélites n’ont pas encore acquise à ce moment de leur histoire.
Une première allusion à cela réside dans le commentaire de Rashi sur les aptitudes de Betsalel. Betsalel l’artiste, on le sait, se voit confier la réalisation des objets décrits dans notre parashah, et ses compétences, bien qu’énumérées comme ‘hokhmah (« sagesse »), tevunah (« jugement ») et da’at (« science »), sont finalement elles aussi encapsulées sous la catégorie du « faire », comme l’énonce le verset Ex. 31, 4 : la’hshov ma’hshavot la’assot, « ils saura penser les pensées du faire ».
Or, tel est le commentaire de Rashi : la ‘hokhmah, la « sagesse » — la première des qualités énumérées– est ce qu’une personne entend d’une autre personne et ce qu’elle apprend ; tevunah, le « jugement » est ce que l’auditeur comprend en son coeur, de lui-même, à partir des choses qu’il a entendues ». Autrement dit, les compétences de Betsalel ne sont pas tant son habileté à faire, un savoir extérieur, qu’une capacité première à écouter, et à entendre.
Une réflexion similaire nous est livrée par la commentatrice Avivah Zornberg – qui fut l’une de mes maîtres à Jérusalem — qui pointe ici une aptitude propre à la génération de l’esclavage :
« Peut-être, après tout, le peuple était-il trop pieux dans ses attachements ? Peut-être n’avait-il en fait jamais quitté l’Egypte, ce lieu fait pour le silence forcé, la surdité et la dureté de cœur ; peut-être y a-t-il une pathologie de l’Egypte qui ne peut être guérie que par une capacité à écouter » ? (9)
Ces deux éclairages mettent remarquablement en valeur la puissance de l’idolâtrie, le piège qu’elle nous tend à chaque instant. Nous ne pointons pas seulement, bien entendu, l’idolâtrie antique, celle du veau d’or, mais également toutes les formes que notre sophistication moderne a su masquer sous les abstractions les plus fines.
Sommes-nous si différents de nos ancêtres sortis à peine d’Egypte ? Nous avons tant besoin, pour exister, de nous sentir utiles, et pour exprimer cette utilité, tant besoin de produire des objets ! Etre efficaces à tout prix, à toute heure, telle est notre moderne idolâtrie, celle qui dans notre aujourd’hui remet en jeu cette pulsion éternelle pour les objets, le principe-même d’une pensée orientée-objet — comme l’on dit en langage informatique – celle qui nous fait réduire toute expérience à un dossier, toute parole à une information, et tout être à une fonction.
A nous comme à nos ancêtres s’applique toujours le « soyez saint car je suis saint » ; et il nous est toujours aussi difficile d’exprimer notre reconnaissance, car confrontés à cet immense projet, nous confondons l’objet avec le fait d’être en relation, nous ne faisons souvent que produire des objets saints –qui de fait, ne le sont pas — au lieu de rendre le monde saint par nos actes.
Aussi dans nos vies sommes-nous devenus des experts du faire, de la pensée procédurale, mais avons-nous le temps, simplement, de ne rien faire ?
Prenons-nous le temps d’écouter, sans transformer aussitôt notre écoute en information, simplement d’écouter et ne rien en faire, et de contempler ?
Telle est la leçon à rebours de Ki tissa. En signant l’échec du faire, dont le plus grand objectif, mais aussi le pire produit est de « se faire un dieu », Ki tissa nous invite à une vie plus contemplative. A transformer les lu’hot ha-even, les « tables de pierre », en lu’hot ha-edut, en « tables du témoignage », ainsi que la double appellation de notre parashah nous le suggère. Le témoignage, finalement, n’a d’autre cause, ni d’autre produit que notre seule présence, et cette présence suffit.
Et cette présence, ce témoignage font signe, tout comme le shabbat ; ot hi le’olam, « il est un signe éternel ». Que notre paix intérieure, notre contemplation nous permette d’y participer.
Shabbat shalom !
(1) Ex. 25, 8.
(2) Ex. 25, 23.
(3) Ex. 25, 26.
(4) Ex. 25, 28.
(5) Ex. 25, 31.
(6) Ex. 26, 15.
(7) Ex. 26, 31.
(8) Ex. 27, 1.
(9) Avivah Zornberg, The Particulars of Rapture: Reflections on Exodus, Knopf Doubleday Publishing Group, 2011, p. 409.
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