Qui rira verra …

Drasha de Yann Boissière
Parasha Haye Sarah   –  18 novembre 2011 (5772) – Synagogue du MJLF – Beaugrenelle

Hayey-Sarah, c’est en quelque sorte la parashah de la transmission. Celle qui voit mourir Sarah (juste après la ligature d’Isaac), celle de la mort d’Abraham, et donc celle où doit s’effectuer la première grande transmission de l’histoire d’Israël, la première « couture » entre générations. Isaac et Rebecca, qui se rencontrent dans notre parashah, ont en effet pour responsabilité de développer l’héritage d’Abraham, et la tâche est immense…
Car Abraham est l’homme de tous les commencements. Celui qui, après le déluge, poursuit l’histoire humaine dans une perspective de bénédiction et de réparation morale. Celui qui, osant répondre à un improbable lekh-lekha, « va pour toi », perçoit Dieu à travers une connaissance de soi-même et, dépositaire des promesses divines, les fait fructifier dans un Moyen-Orient de fer et de feu où l’absence de justice le dispute à l’idolâtrie. Abraham aura donc creusé des puits, bâti des autels à l’Eternel, signé des traités et imposé la paix aux bouillonnants roitelets de la région. Arrimé à son intuition d’un Dieu unique, Abraham a su donner une épaisseur économique, politique et éthique à cette famille qui, un jour, deviendra Israël. Nous le voyons d’ailleurs à l’œuvre, au début de notre parashah, en pleine acquisition d’un terrain, conjuguant vision prophétique et âpreté de négociation pour fixer dans la poussière d’Israël la promesse d’une descendance à l’image des étoiles…

Face à une telle œuvre, intimidante par ses acquis spirituels et matériels, se pose alors une incontournable question, inhérente à tout héritage : quelqu’un est-il capable de le recevoir ?
Nous sommes ici à l’heure de la première grande transmission, du risque et de l’échec possible, l’heure d’Isaac… Comment réussir cette qabbalah, cette « réception » sans succomber sous le poids de l’héritage, sans perdre sa vie ? Après un tel père, comment naître ? Et, ainsi que nous le présente de façon dramatique la aqedat Yitshaq (la « ligature d’Isaac »), comment, pour Isaac, construire le lien sans être soi-même ligaturé ?
Si nous mesurons la redoutable mission qui lui est échue, nous savons en revanche très peu de choses d’Isaac lui-même. Qui est-il en tant qu’homme, quelles sont ses qualités ? Nous aimerions tenter, ce soir, de partir à sa rencontre…
De lui, la Torah nous dit peu de choses. « Etouffé » entre les hautes figures d’Abraham et de Jacob, il n’a même pas de parachah à lui. Son entrée sur la scène de l’histoire est paradoxalement nommée « La vie de Sarah », et plus tard, lorsque la parashah toledot s’avise de relater ses engendrements, ouvrant d’un prometteur ve-eleh toledot Yitshaq, « et voici les engendrements d’Isaac », le verset conclue sèchement sur un avraham holid ?et yits?aq, « Abraham engendra Isaac », qui a tout l’air d’un retour immédiat au fœtus. Impossible naissance, avalée par le père, ou par la femme ou par le fils : Isaac a du mal à émerger comme être propre. Nulle saga spectaculaire et intense ne saurait brosser son portrait, mais plutôt une enquête patiente, collections de petits faits révélateurs. Ainsi, peut-être, parviendrons-nous à capter quelque chose de la vérité d’Isaac, le plus énigmatique de nos Patriarches.
Isaac, c’est tout d’abord l’homme de la aqedah, la « ligature ». Ve-ha-elohim nissa ?et abraham (« et dieu éprouva Abraham »), énonce la Bible , et le midrash souligne : Isaac a beau avoir 37 ans, être à son corps défendant au cœur de l’événement, cette épreuve n’est pas celle d’Isaac mais bel et bien celle d’Abraham. L’épisode, cependant, ne peut pas ne pas avoir forgé le caractère d’Isaac, et lui avoir délivré une leçon profonde sur les possibles contradictions des promesses divines. La promesse, il le sait, passe par lui, mais il n’a pas encore né à sa propre vie qu’il expérimente déjà sa mort ! Il y a ainsi le temps des perspectives claires et généreuses de la prophétie d’Abraham, mais également les temps où la volonté divine s’abîme dans la gestion des conséquences, celles des contradictions, des drames, et des pertes irréparables — Sarah, nous apprend le midrash, meurt lorsqu’elle a connaissance de l’épreuve de la ligature.
Isaac est le premier à avoir vécu cette tension entre volonté divine et temps humain, mais aussi, nous disent les Commentateurs, à l’avoir dépassée en une compréhension nouvelle et profonde, la vision de la dimension messianique du temps. Pendant la aqedah, nous dit le midrash, Isaac aurait vécu et compris la formulation du meaye ha-metim, « qui fait revivre les morts ».
Cette compréhension au delà de la réalité manifeste nous est également suggérée par le lieu de fixation d’Isaac. « Vayéchev Yitshaq Im béer Lahaï Roï » (« Isaac s’établit près de la Source du vivant-qui-me-voit »), nous dit le verset . Ce lieu n’est pas anodin, c’est celui où Hagar a fui avec son fils ismaël après le renvoi d’Abraham, le lieu de son désespoir puis, après que ses yeux se soient « dessillés » pour voir la source d’eau, le lieu où son fils est sauvé d’une mort certaine. Maïmonide commente : il ne s’agit pas ici d’un miracle, d’une création nouvelle, mais uniquement d’un fait de perception. Cette terre où s’ouvre le regard et où se déchire le voile du réel, c’est précisément celle qu’Isaac a choisie. Elle est son lieu géographique, mais surtout son domaine existentiel. Sans créer des réalités nouvelles tel son père Abraham, Isaac va donc travailler, transformer l’héritage par le regard, la conscience et la mémoire.
Ce caractère visionnaire d’Isaac nous est également précisé lors de sa rencontre avec Rebecca : « Vayétsé Yitshaq Lasouah Basadé » (« Isaac était sorti dans les champs pour méditer » ). Isaac, commente le midrash, revenait à cet instant de la « Source du Vivant-qui-me-voit », où il avait rencontré son frère Ismaël pour prendre de ses nouvelles.
Isaac, ainsi, est l’homme qui a le sens des failles et de leur réparation, celui qui garde en mémoire, et n’a de cesse de retourner sur les lieux des douleurs et des fractures, pour en secret, s’attacher à les recoudre. Isaac, ajoute le midrash, prenait régulièrement des nouvelles d’Ismaël sur le lieu-même du renvoi d’Hagar. Et, nous le savons directement par la Bible, c’est lui enfin qui, à la mort d’Abraham, malgré l’inéluctable séparation de deux futurs grands peuples, réussit l’exploit de se retrouver en frères avec Ismaël sur la tombe de leur père commun ; leçon messianique et actuelle s’il en est … Isaac, d’ailleurs, incarne la dimension future de toute situation présente. Son nom-même, Yitshaq fait de lui, non « celui qui rit », mais celui « qui rira ». Si Ismaël est metsa?eq, comme nous dit le texte, « celui qui rit », mais de ce rire qui signifie moquerie, sarcasme, et déni agressif de sa propre responsabilité, Isaac, lui, ne rit pas. En tout cas, il ne rit pas au présent. Le monde actuel ne le satisfait pas, et cette insatisfaction n’est pas une démission, elle est une vision. Si Ismaël ricane au présent, Isaac, lui, « rira », au futur… Il rit d’un monde situé au delà de sa vie propre, un monde où, selon la belle expression du Zohar, toutes les larmes auront été comptées, et les fractures réparées.
C’est dans son nom même, on le voit, qu’Isaac porte une dimension messianique ; telle est peut-être la raison pour laquelle c’est le seul de nos Patriarches qui ne change pas de nom.
Isaac nous apparaît-il maintenant un peu plus clairement ?
Souci constant des fractures, vision, consolation et dimension messianique, telle est la contribution d’Isaac à la transmission : recevoir l’héritage, mais en n’ayant de cesse de le réparer secrètement de toutes ses failles. Si son apport ne se réalise pas nécessairement dans le monde manifesté, sa manière, tout en creux, pourrait être comparée musicalement à un contrepoint. Il est en musique des temps forts, mais nous le savons, sans les silences, de ce silence secrètement tendu vers l’après, vers l’avenir, il n’est pas de mélodie qui se manifeste. Après les accords puissants d’Abraham et avant les modulations de Jacob, ce contre-point d’Isaac est déterminant pour que l’histoire puisse avoir un sens.
Dans l’ordre de la transmission, nous pourrions dire aussi qu’Isaac, c’est l’art d’être fils. Abraham fut un père flamboyant, prolifique, visible, mais l’histoire et la transmission ne peuvent pas exister si les fils ne savent pas être fils. Isaac a porté cet art de la transmission à son plus haut point. Appelé à la première et grandiose transmission de l’histoire d’Israël, il en fut la première articulation et en demeure le premier modèle. Un modèle austère, certes, mais dont le « il rira » nous touche encore aujourd’hui, un rire porteur des plus hautes valeurs prophétiques de justice et de réparation. Tel est notre héritage, l’héritage messianique d’Isaac…

Shabbat shalom.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Rabbin du MJLF

%d blogueurs aiment cette page :