Voir, croire et devoir

Commentaire sur la parashah Beshala’h

Année 2012

L’arrivée des Bneï-Israël dans le désert, la poursuite de Pharaon regrettant de laisser partir le peuple, ce moment dramatique où, pressé par ses armées, les Israélites font face à la Mer des joncs sans pouvoir avancer, l’ouverture miraculeuse de la Mer, le Cantique de reconnaissance des Bneï-Israël (Shirat ha-yam), puis les plaintes du peuple qui, sous la pression de la faim et de la soif, vont jusqu’à remettre en cause la libération de l’esclavage, le miracle de la manne, qui désormais tombera chaque jour durant les quarante ans d’exode, l’attaque soudaine d’Amalek, tels sont les principaux épisodes relatés par notre Paracha Bechala’h et qui prolongent le grand moment de la Sortie d’Egypte.

Cette Sortie d’Egypte, tous les commentateurs l’ont souligné, est l’acte fondateur de notre peuple. Elle nous constitue en tant que communauté liée par un projet commun, signe notre apparition sur la scène de l’histoire, et sur un plan spirituel, affirme la liberté comme notre valeur fondatrice. Cependant, notre parashah est également intéressante à un autre titre, en ce qu’elle articule trois catégories fondamentales de l’expérience religieuse : le miracle, la foi et la loi.

Nous nous intéresserons donc plus particulièrement à ces trois questions : qu’est-ce qu’un miracle ? Comment pouvons-nous y avoir accès aujourd’hui, et l’intégrer à notre conscience moderne ? Quel rapport y a-t-il entre les miracles et la foi ?

Le miracle : ce qui reste quand tout est expliqué.

Le miracle, tout d’abord. C’est un fait posé par la Torah que notre libération, notre traversée à pied sec de la Mer des Joncs, repose sur un miracle. Notre parashah est limpide à ce sujet : « Israël vit la grande main que Dieu avait faite contre l’Egypte, et Israël eut foi en l’éternel et en Moïse son serviteur » (Ex. 14, 31).

Pourquoi nier que dans sa biblique simplicité, ce verset n’est pas évident pour nos consciences modernes ? Un bain multiséculaire de pensée rationnelle nous a rendu réticents à l’égard des miracles, et nos maîtres ont été les premiers à formuler le problème dans toute sa vigueur : si telles sont effectivement nos données mentales aujourd’hui, comment pouvons-nous, nous individus modernes, nous relier à cette expérience, alors même que nous la tenons toujours pour fondatrice ?

Avant d’étudier les solutions proposées par les Sages, sans doute faut-il rappeler la position classique, celle des commentateurs médiévaux par exemple. Selon eux, le miracle n’est pas un problème pour la pensée, tout simplement parce que ce que je dois croire ne dépend absolument pas de ce que je peux ou ne peux pas accepter en tant qu’individu. D’autre part, si j’accepte l’idée bien plus étonnante et bien plus fondamentale que Dieu a créé le monde à partir de rien, il n’y a aucune difficulté à accepter les miracles attestés par la Bible.

Bien évidemment, cette position a paru insuffisante à des commentateurs plus récents, parce que la pensée moderne se préoccupe précisément de ce que nous pouvons croire et accepter en tant qu’individus. Ce courant, celui de Rosenzweig, de Martin Buber ou du rabbin Emil Fackenheim, a donc cherché à résoudre autrement l’opposition apparente entre pensée rationnelle et miracle.

Ecoutons Buber à ce sujet :

« Le miracle n’est pas quelque chose de surnaturel … il peut être défini comme un étonnement que rien ne peut abolir. L’homme religieux demeure dans cet étonnement. Aucune science ne saurait même atténuer son étonnement, toute explication causale ne fait pour lui qu’approfondir le miracle. Mais, alors que l’auteur d’un acte est limité dans son actions par d’autres auteurs, le miracle signifie que la causalité courante devient pour ainsi dire transparente et permet d’apercevoir une sphère à l’intérieur de laquelle agit une pure puissance, qui n’est pas limitée par d’autres puissances ».

Cette explication est d’une grande élégance, car en effet elle ne nous oblige pas à comprendre que les Israélites ont vu quelque chose de surnaturel à la place de quelque chose de naturel, mais simplement qu’ils ont compris quelque chose de plus. Ils ont vu qu’au sein de la causalité des phénomènes, et sans la contredire, Dieu était présent comme Adon Olam, comme « maître du monde », comme une volonté au coeur des forces du monde. Cette vision d’une volonté, cette compréhension, c’est cela la foi des Bneï-Israël lors de la traversée de la mer.

Le miracle, ainsi, c’est l’étonnement qui reste une fois que tout est expliqué, et cette solution a aussi pour mérite de nous faire comprendre comment nous pouvons, aujourd’hui, y avoir accès : tout simplement en cultivant cet étonnement à notre tour.

« On ne compte pas sur les miracles »…

Tentons de voir maintenant le lien entre ce type de foi, la compréhension du miracle, et ce que peut être la foi au quotidien ; une telle expérience n’a aucune efficacité pour une communauté humaine. Les commentateurs, Yeshayahou Leibowitz en tête, ne se sont pas fait faute de le souligner : les Israélites, à peine sauvés, ont redoublé de plaintes et regretté l’esclavage. L’homme ne vit pas de miracles mais aussi de besoins. « Eyn somekhim al ha-ness » ont repris, laconiques, les rabbins du Talmud : « on ne compte pas sur les miracles ».

Reprenons : la foi serait-elle la vision de Dieu en tant que maître du monde ? Telle quelle, cette vision est terrifiante. C’est celle du Psaume 114, où « les montagnes bondissent comme des béliers » (He-harim rakedu ke-elim), et « les hauteurs comme du menu bétail » (geva’ot ki-veney tson) : la vision d’un monde où la nature, sans parler de l’homme, n’est d’aucun poids devant la toute puissante volonté de Dieu. Vision terrifiante, et de toute façon insuffisante : la mémoire du miracle d’il y a vingt-quatre heures ne m’empêchera nullement d’avoir faim vingt-quatre heures plus tard. Eyn somekhin al ha-ness

Autre solution : la foi serait-elle la vision, la confiance que cette puissance nous est favorable ? Une telle vision n’est pas non plus très rassurante : il faut très peu d’imagination pour comprendre qu’elle pourrait tout aussi bien jouer en notre défaveur. Cette lucidité, rappelons-le, nous la trouvons chez les prophètes, notamment chez Jérémie. Alors que l’insigne Etat de Judah se trouve écrasé entre l’étau de Babylone et de l’Egypte, Jérémie rappelle, au péril de sa vie, qu’au delà des seules analyses géostratégiques, au delà même des nobles positions morales appelant à la résistance de l’oppresseur, il est une puissance supérieure à tous les calculs, et que la volonté, insondable, de Dieu, pour son époque, était la disparition de Judah…

Le bâton de la loi.

Ce n’est donc ni sur la vision pure de la puissance de Dieu, ni sur son bénéfice que peut se fonder un véritable rapport à Dieu. Notre parashah fait alors entendre une solution alternative : la perception de Dieu en tant que metsaveh, Dieu en tant que « prescripteur de Mitsvah », Dieu qui ordonne. Il ne faudra rien moins que le degré de prophétie de Moïse pour le concevoir et le comprendre. Cette géniale solution, c’est la Loi.

Sham sam lo’hoq, « là-bas il nous a donné une loi », énonce le texte lorsque Moïse jette son bâton dans les eaux amères de Mara (Ex. 15, 25). Il ne s’agit pas encore du grandiose événement du Sinaï, mais le principe est là.

Ce qui est donné, c’est un fil qui va permettre à l’homme de tenir les deux bouts de dimensions irréductibles, la volonté divine et les besoins humains. Un fil ténu, qui demande un effort constant, une conscience, une étude, une responsabilité, mais qui permet, cette fois, ce qui constitue peut-être le plus grand miracle : vivre en être humain en demeurant face à Dieu.

Tout à tour vision pure, foi ou Loi, notre parashah nous donne une image de cette évolution avec les différents usages du fameux bâton de Moïse.

Ce bâton, au départ, sert à œuvrer au miracle absolu : ouvrir la mer. Qu’il s’agisse encore là d’un bâton miraculeux, le Midrash Yalkout Shim’oni nous le dit: Moïse dans un premier temps, étend le bâton, mais la mer refuse de s’ouvrir, car elle n’obéit qu’à Dieu lui-même.

Dans une deuxième étape, ce même bâton sert à adoucir les eaux amères de Mara mais cette fois-ci c’est Moïse qui le jette, qui commence à poser les principes de la Loi. Le troisième moment est celui de la guerre contre Amalek — à la toute fin de notre parashah : lorsque les bras de Moïse élèvent le bâton, les Israélites dominent, et lorsqu’ils l’abaisse, c’est Amalek qui prend le dessus. L’image est limpide : il n’est plus de bâton miraculeux, mais un effort, un combat, et ce bâton représente désormais tout simplement le nouveau processus impliqué par la Loi : un dispositif qui ne « marche » pour l’homme qu’en fonction de l’énergie qu’il y met.

Telle sont ainsi les liens, les passages, les évolutions que nous donnent à voir notre parashah Beshalla’h entre les miracles, la foi et la Loi. Les choses ne peuvent être aussi tranchées dans nos propres vies ; mais nous avons sans doute besoin des trois, à des moments différents.

Souhaitons-nous, dès lors, de pouvoir disposer, et de savoir manier notre propre « bâton de Moïse », qu’il prenne la forme de l’action, de la conscience ou de l’intuition, et en conjuguer les trois aspects : que ce que nous voyons, ce que nous croyons et ce que nous devons nous reviennent, nous nourrissent et nous élèvent en perpétuelle et dynamique harmonie.

Publicités

Rabbin du MJLF

%d blogueurs aiment cette page :