
Monsieur le Pharaon,
Mister Pharaon,
Pharaon tout court,
Au risque de céder au crime de lèse-majesté, je te tutoie, camaraderie biblique oblige !
L’égalitarisme, il est vrai, ce n'est pas trop ton affaire... Si les monuments d’une société donnée offrent une image concrète de la conception du pouvoir qui s’y déploie, alors, à regarder tes pyramides, la cause est entendue… Au sommet, une pointe immobile et sanglante, écrasant sa base, en surplomb de ton peuple que tu accables de tes corvées, de ton indifférence, et de ta cruauté.
Oui, Pharaon, tu es le méchant de l'histoire, c'est entendu. Tu fanfaronnes, tu pharaonnes, mais au milieu de tes stèles et de tes tombeaux, solitude « qu'absorbe un calme granitique », comme le chantait le poète José Maria de Heredia, tu t'avances sur la scène de l'Histoire avec de lourdes armures mentales. Et face à Moïse, mobile et révolté, avec peu de marges personnelles... Bardé de tes certitudes hiéroglyphiques, tu restes en toute circonstance au stade des vérités supposées éternelles, au stade, en fait, de l’arrogance, des rigidités statutaires, et de quelques solides préjugés de race et de peuple (c’est chez toi, Camarade Pharaon, que va s’inventer l'antisémitisme)…
Et puis, tu n’as pas eu de chance, ô Pharaon. Quelle ironie ! Tu vivais tranquille dans ton cocon d’immortalité, mais le problème, c’est que l’immortalité n’a pas d’histoire -- et c’est précisément ce que tu as manqué : le rendez-vous avec l’Histoire. Elle a frappé à ta porte sous la formée d’un homme à vrai dire exceptionnel, Moïse… Et c’est là, Mister Pharaon, où tu n’as pas eu de chance. Car manquer l’Histoire, face à un Moïse, cela veut dire beaucoup de choses. Cela veut dire : manquer Dieu, tout d’abord. Mais aussi, manquer la liberté. Et enfin, Pharaon, manquer l’homme, manquer l’humanité de l’homme.
Manquer Dieu, tout d’abord ? Oui, c’était facile, je te l’accorde, en tout cas pas improbable… « Quel est cet Eternel dont je dois écouter la parole en laissant partir Israël ? Je ne connais point l’Eternel… » dis-tu face à Moïse[1]. Le Midrash Rabba détaille ta pensée : « [Dieu] n’a-t-il donc pas de couronne, qu’il vienne à moi avec de simples mots ? Qui est-il ? Attendez-un peu, que je cherche dans mes archives ! ». « Idiot, t’aurait répondu Moïse – toujours selon le Midrash -- notre Dieu est vivant et toi tu ne cherches que parmi les morts… ! »[2] Dis-moi, Pharaon, ne serais-tu pas, ici, le premier dirigeant Chat GPT, qui ne manipule et ne comprend que des textes morts, déjà existants, incapable d’en produire de nouveaux, d’imaginer des réalités nouvelles ? A Moïse qui t’expose les pouvoirs de Dieu, Créateur des cieux et de la terre, tu le coupes, péremptoire : « Depuis le début tu profères des mensonges, car je suis le Seigneur de l’Univers, je me suis créé moi-même avec le Nil »[3]. « Grand crocodile, couché au milieu de tes fleuves », ajoute Ezechiel. Toi, donc, Monsieur le Nil ? Autrement dit, en même temps fleuve de vie, civilisation, terre nourricière et cieux garantis... Autant dire que la sphère des hommes et ce qui les anime, l’épaisseur du trait de la psychologie, ce que la vie comporte d’imprévu, ou de sérieux dans sa volonté d’être meilleure, la justice, le juste, tout cela, pour toi, n'existe pas.
De fait, Pharaon, tu as manqué Dieu, mais tu vas aussi manquer la liberté, et tu vas la manquer deux fois…
Dans la Haggadah de Pessah, que nous lisons le premier soir de Fête, le nom de Moïse n’est pas mentionné une seule fois. N’est-il pas pourtant, tu le sais, camarade Pharaon, le grand acteur de la libération que tu cherchais à éviter ? Son absence du texte n’est pour les commentateurs nullement fortuite, mais destinée à marteler un argument central : c’est Dieu lui-même et non un homme qui a libéré le peuple, et les Hébreux n’auraient pris « aucune part active à leur libération ». Cette affirmation, qui à l’évidence contredit le texte biblique, trouve une fascinante explication chez le rabbin Irving Greenberg. À ne laisser que les forces humaines jouer librement au sein de l’Histoire, observe-t-il, la probabilité est quasi nulle qu’un peuple minuscule se libère d’une grande puissance comme l’était ton Égypte. La loi la plus sûre de l’humanité, insiste-t-il, est la domination de l’homme par l’homme, et plus encore l’intériorisation par l’esclave de la norme du maître. C’est ainsi que tu vas assister, mon pauvre Pharaon, impuissant, à la plus grande inversion sociale de l'histoire : la libération du faible vis-à-vis du fort... « La liberté : une idée neuve au Moyen-Orient ! » aurait pu dire Saint-Just… Mauvaise nouvelle pour tous les tyrans de toutes les époques, et nous te félicitons, tu fus le premier, Camarade Pharaon !
Autre leçon, la liberté ne s’use que si l’on s’en sert. C’est la deuxième leçon que te livre Moïse. Lorsque il te répète, par dix fois, son fameux « let my people go ! », par dix fois, ô maudit Pharaon, tu agrée à sa demande, puis te ravise. Chacun de tes refus vaut à ton peuple une lourde pédagogie divine – dont tu n’as cure, cela va sans dire : dix plaies, dont chacune est censée te fait plier, sans succès… Ceci dit, Pharaon, quelques commentateurs prestigieux, éprouvant une gêne à la lecture de ces passages, tentent non de te défendre, mais a minima d’interroger ta faute réelle… De nombreux versets, en effet, affirment que c’est Dieu lui-même qui « endurcit » ton cœur… Si Dieu est ton « scénariste » -- je sais, Camarade Pharaon, que tu n’accepteras pas cette perspective -- quelle sorte de scénariste est donc à la manœuvre, qui ne te laisse aucune chance, te condamne d’avance pour mieux ménager le verdict de sa condamnation ultime ? Pharaon, es-tu, un seul instant, libre ? Toi le « méchant de l’histoire », as-tu la moindre chance d’être autre chose que sourd, intraitable, et cruel ? Cette question, Maïmonide la formule avec force -- la question morale par excellence : « Si c’est l’Eternel qui endurcit ton cœur, quelle est donc ta faute ? »
Malheureusement pour toi, Camarade, c’est ici que l’interprétation reprend ses droits. Une lecture fine fait en effet remarquer que pendant les cinq premières plaies, c’est toi et toi seul qui « t’endurcit » (comme dans le verset Ex. 8, 11 : « Mais Pharaon, se voyant de nouveau à l'aise, appesantit son cœur et ne leur obéit point … »). Cinq fois de suite tu persistes, et ce n’est qu’à la sixième plaie que Dieu se saisit lui-même de ton endurcissement : « Mais le Seigneur endurcit le cœur de Pharaon et il ne céda point… » Tu ne sortiras plus, dès lors, de cette impasse morale. C’est Maïmonide, ici encore, qui en fait la synthèse magistrale : « Pharaon a péché de sa propre initiative et a maltraité les israélites qui séjournaient sur sa terre … la justice exigeait que la repentance lui soit retirée … et quand cette possibilité lui a été retiré, la liberté de se détourner du mal ne lui est plus accordée.[4] … L’homme ne peut plus revenir, et il meurt dans sa méchanceté – méchanceté qu’il avait commise tout d’abord de son propre chef. »[5]
Leçon puissante, à ton corps défendant. A la différence de la philosophie, qui cherche à produire des définitions -- « l’homme est libre », ou « l’homme n’est pas libre » -- la liberté, pour la Bible est un muscle qui se travaille. Jamais acquise, ni garantie. Si l’homme ne saisit pas sa liberté, s’il ne la traduit pas par ses actes, sa possibilité s’étiole en lui. De cette fermeture, le sujet devient alors la première victime. C’est ce qui t’arrive, Pharaon : la possibilité de revenir sur tes actes t’a été retirée, et ton libre-arbitre, évanoui, s’est figé en destin...
Dieu, la liberté, oui, Pharaon, tu as manqué pas mal de choses… Mais face à Moïse, tu as manqué pire, tu as manqué l’homme, l’humanité. Pour toi, Pharaon, les hommes sont essentiellement voués à être ignorés, broyés par l'empire des processus et des vérités implacables. En cela, Pharaon, tu représentes un type d'homme éternel, qui existe encore chez nous... Certains dirigeants n’aiment-ils pas se voir comme les serviteurs de servitudes éternelles ? Peut-être n’es-tu pas foncièrement méchant, mais ta gloire, à tes propres yeux, consiste à jouer toi-même à un être un processus. Peut-être ta cruauté n’est-elle même pas le fait de ton caractère, mais à tes yeux, le minimum syndical du bon dirigeant... Oui, cela nous rappelle certaines choses... Y a-t-il une école des pharaons ? En tout cas, elle ne forme pas à la sensibilité humaine, à l’écoute des affects humains. Beaucoup, à notre époque, semble l’avoir suivie…
Ainsi, face à Moïse, tu loupes complètement la dimension de la révolte. Quoi ? Pourrait-il exister des hommes qui souhaitent autre chose que ce que le réel leur impose ? Qui opposent à ce qui est, ce qui pourrait être ? Pire : ce qui devrait être ? Impossible ! Pour toi, l’exigence de justice, le dialogue, la revendication, le combat, non d'ego à égo, mais d’idées à idées, bref, la révolte éthique d'un Moïse est impensable… Les motivations éthiques ne peuvent être que pathologies insensées, seuls comptent les corps constitués, les chars de la tyrannie, l’armée mexicaine de tes devins, et les pyramides, qui, au loin, te rassurent de leur puissance endormie, repues de siècles d’oppression… Devant toi, l'histoire en train de se faire, tu ne l’as pas vue, le cri de l’humanité, tu ne l’as pas entendu. Pharaon, il me vient à l’esprit une question saugrenue : ne serais-tu pas notre contemporain ?
Camarade Pharaon : non, tu n’as pas eu de chance. Tu as eu en face de toi un homme nouveau, un type d'homme nouveau, le prophète… Qui non seulement avait le génie de s’effacer pour laisser place à une voix plus grande que lui, mais l'a fait à un tel degré d’abnégation qu’il nous a révélé la Loi. Là, c’était vraiment trop dur pour toi…
Un homme ça s'empêche, dira Camus quelques millénaires plus trad. La Bible, elle, te le disait déjà : un homme, ça s'oblige. Et ça s’élève, aussi. Entre tes hiéroglyphes gravés pour toujours, impitoyables, dans tes cieux d’airain, et la facilité impériale de la pulsion permanente, attelage typique du satrape dont tu es le prototype, il y a quelque chose, te disait Moïse, qui est le produit du désir de Dieu, et qui chez les hommes se présente sous la forme de la Loi. Mais cela, Camarade Pharaon, le comprendre, l’accepter, c’était impossible pour toi. Soyons juste : tu n’es pas le seul. Soyons réalistes : tu vis encore à notre époque. Ton problème est notre problème -- Tu vois bien que ton inhumanité, si humaine, nous touche aussi ! Et, Camarade Pharaon, si tu as manqué Dieu, si tu as manqué la liberté, si tu as manqué l’homme, alors, soyons, nous aussi, sensibles, et vigilants devant la faille possible. Talleyrand disait, à propos de Napoléon : « si grand, et pourtant si mal élevé »… Camarade Pharaon, tu as été élevé pour l’immortalité, et ce que tu as manqué, c’est l’Histoire ; tu as été élevé pour les hauteurs, et ce que tu as manqué, tout en bas, c’est l’humanité…
Shabbat shalom !
[1] Ex. 5, 2.
[2] Midrash Rabbah, 5, 14.
[3] Ibid. Cf. également Ez, 29, 3.
[4] Hilkhot teshuvah, 6, 3 ; cité par Sacks, p. 49.
[5] Riskin, p. 67.