PERSPECTIVES ACTUELLES

Ma remise de médaille (2019)

· 2026

Mercredi 1er octobre 2019, Bernard Cazeneuve me remettait ma médaille de Chevalier de l'Ordre national du mérite, dans les locaux de la région Île-de-France, à l’invitation de Valérie Pécresse – un rabbin fait dans l’œcuménique !

Et en réponse à sa présentation de mon parcours, mon discours fut le suivant :

« Que la nouvelle année commence avec ses bénédictions ! ». C’est le souhait que nous formulons au début de chaque année juive, et aujourd’hui, en ce 2ème jour de Rosh ha-Shanah 5780, vous venez, Monsieur le Premier Ministre, de lui apposer un seau quasi-prophétique.

L’ordre du mérite national a maintenant quelque ancienneté. Il compte, je crois, quelque 306 000 chevaliers servants sur les 60 dernières années. Et comme j’ai peine, je l’avoue, à mesurer pleinement la justesse de la reconnaissance qui m’est faite, j’aimerais alléger ce sentiment que j’éprouve d’un honneur excessif, en commençant par une blague juive.

Une blague chevaleresque, précisément. Elle tient son argument de la fête de Pessah, la Pâque juive, où chaque année, le premier soir, lors d’un repas familial très codifié, il est d’usage de formuler la question rituelle : « En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? ». L’anecdote est la suivante, et je préviens : c’est en anglais qu’elle exprimera sa pleine saveur.

Au château de Windsor, alors que la Reine d’Angleterre passe en revue toute une rangée d’heureux récipiendaires du titre de chevalier (qui se dit « Knight », en anglais, K-N-I-G-H-T), un honorable sujet juif de sa majesté attend son tour. Selon le protocole, il est censé, au passage de la Reine, exécuter une courte révérence, puis réciter une maxime, en latin, au moment où celle-ci l’adoube en lui tapotant l’épaule avec son épée. Quand vient son tour, toutefois, il en perd, littéralement, son latin. Pris de panique, il se met alors à bredouiller la seule phrase en langue étrangère qu’il connaît, quelques mots d’hébreu arrachés à sa mémoire des repas de Pâque de son enfance : la fameuse phrase rituelle « Ma nishtana ha-laïla ha-zeh mi kol ha leïlot ? », qui en hébreu signifie « En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? ». Déroutée par ce chevalier bien singulier, la Reine se tourne alors vers son chef du protocole et lui demande : « Why is this knight different from the other knights? »

Oui, cette nuit est différente…

C’est avec un profond sentiment de reconnaissance que je veux tout d’abord remercier Madame la Présidente de la Région Île de France, Madame Valérie Pécresse, pour la générosité de son accueil en ces locaux de la Région Île de France. Elle n’a pu se joindre à nous et s’en est excusée, mais les raisons -- et l’admiration -- qui avaient prévalu à mon vœu initial de la voir nous accueillir ne s’en trouvent en rien diminuées.

Je me tourne maintenant vers vous, Monsieur le Premier Ministre, pour à l’émotion et à la reconnaissance ajouter l’expression de ma plus vive admiration, et mon immense gratitude. Une bienheureuse concordance des temps a voulu que la semaine prochaine soit celle de la parution de votre ouvrage, « A l’épreuve de la violence ». Son titre évoque pour moi, et sans doute pour chacun d’entre nous ici, l’immense admiration que nous éprouvons à la qualité de votre action publique dans ces terribles années où vous étiez aux plus hautes responsabilités.

Au cœur de l’Etat, dans un état d’urgence, vos actions, vos décisions, vos propos toujours ciselés et proportionnés dans une situation hors-proportion, ont tenu la barre de l’Etat de droit, et elles nous ont donné à voir l’image de ce que pouvait être un homme d’Etat.

Recevoir de vos mains cette distinction ajoute à la reconnaissance républicaine la vertu de l’incarnation : celle de l’homme d’état, dont l’humilité fait la grandeur, celle d’un homme au service de l’Etat.

Et cela nous inspire. Nous donne à réfléchir.

On excusera mon faible pour l’alexandrin,

Mais pour un court instant, le vers semble opportun

Pour de la vertu républicaine tenter une ode.

La politesse des rois, c’était l’exactitude ?

Celle de la République n’en est point l’antipode :

L’élégance de la Republique c’est la gratitude.

Res publica, agora aux vastes carrières,

Quand bien même parcourue de mille passions contraires,

La République, si elle ne reconnaît aucun culte,

N’est nullement aveugle, ni ne connaît l’insulte,

C’est d’un futur commun qu’elle dresse l’horizon,

Et de reconnaissance qu’elle nourrit sa Raison.

Louange à elle qui conjugue la vertu et le rite,

Pour de ses enfants reconnaître le mérite !

Le mérite.

La notion en paraît surannée. Mais pour ne point l’usurper, peut-être faut-il tenter de la comprendre.

Il se trouve qu’elle trouve sa source dans la Bible, où se fait entendre une idée absolument révolutionnaire dans la culture moyen-orientale d’alors : diriger, c’est servir.

La Bible, en effet, est tout entière une protestation contre les conceptions antiques du politique, fondées sur la force et le pouvoir.

Le grand fil directeur du récit biblique construit l’utopie d’une société qui ne serait pas entièrement déterminée par l’exercice du pouvoir, par les seules jouissances ou capacités d’un dirigeant charismatique. C’est la justice que la Bible recherche, elle cherche à bâtir des institutions politiques, économiques et sociales, qui sauraient se fonder et tirer profit de la richesse, de la qualité, des mérites de l’être humain. Construire une société fondée sur un engagement consenti, partagé, et sur la responsabilité collective.

La Bible a ainsi totalement requalifié la notion de leadership, et promu un rôle nouveau pour le leader. Non le potentat qui écrase, ni même l’homme inspiré qui décrète, fût-ce au nom de Dieu. Le leader c’est celui qui simplement, humblement, s’efforce à l’exemplarité, jamais acquise mais toujours en tension vers un meilleur possible, et recherche le consentement de celles et ceux qu’il engage à agir.

Moïse en est son plus grand représentant, lui le bègue qui a su tutoyer Dieu, pour mieux promouvoir la politesse du bien commun…

Alors oui, « Le bonheur est une idée neuve en Europe », disait Saint-Just. Mais la Bible, en son temps, avait déjà osé cette idée novatrice, alors inouïe : diriger c’est servir.

Nous en sommes là aujourd’hui.

Car aujourd’hui nous manquons de mémoire. Nous manquons de lien, nous manquons de sens.

L’heure est à la contestation des institutions, à l’obscurité de la violence, voire à l’obscurantisme. Notre éco-système devient celui d’une culture de la défiance et de l’agressivité permanente, où les individus et les communautés s’atomisent et se replient sur eux-mêmes.

Cependant, nous sommes aussi témoins d’un vaste sursaut, et de l’extraordinaire variété des réactions citoyennes qui depuis les années 2015 ont saisi la société et en animent la vitalité associative. C’est dans cette dynamique que tentent de s’inscrire les Voix de la Paix.

Oui, nous pensons utile, nécessaire et urgent de faire dialoguer et croiser les convictions aussi bien religieuses que non religieuses dans le cadre républicain et laïc, pour contrer la défiance et faire entendre un « bruit positif », les voix de la paix, créer et mettre en scène leur dialogue, ré-enchanter la vision de notre force collective pour restaurer ce qui manque à chacun et à nos sociétés aujourd’hui : la mémoire, le lien et le sens.

La méthode est modeste, mais sa détermination sans faille. C’est celle des spiritualités : la méthode des petites lumières.

La lumière, c’est son génie, défie les lois de la logique ordinaire. Elle se communique et se partage sans se diminuer soi-même. Bien plus, à rebours de la division, elle n’en est que plus vive lorsqu’elle se partage. Et puis, la lumière a la grâce de la non-symétrie. Face à une nuit totale, bien plus grande qu’elle, la lumière se moque, et elle éclaire. Une minuscule flamme, et c’est la nuit entière qui est vaincue. Elle guide, et de sa puissance non quantitative, ouvre à l’immensité du cœur. « A l’épreuve de la violence » ? Avec une petite lumière on résiste, on s’oriente, on s’encourage à en être soi-même un modeste porteur.

Et beaucoup de petites lumières, cela finit par faire une grande lumière.

Je sais que dans cette salle, chacun, dans vos engagements propres, vous êtes faits porteurs d’une telle lumière. Je veux saluer ici le Mouvement Juif Libéral de France, qui aujourd’hui aux côtés de l’ULIF-Copernic – j’en salue les présidents, Gad Weil et Jean-françois Bensahel, ici présents -- vient de créer la nouvelle entité de JeM (J-E-M, Judaïsme en Mouvement). Pour porter haut et fort le judaïsme libéral, et articuler les fondamentaux spirituels de notre humanité au service de l’universel et de la société d’aujourd’hui. Je veux saluer tous ceux qui agissent dans le cadre des Voix de la Paix, et lors de notre dernier événement, « Diversités d’été » à Sciences Po le 24 juin, nous ont réunis et fortifiés autour du thème de la confiance. Et vous tous, dans le cadre de vos entreprises, nous savons que c’est la créativité de vos engagements personnels qui construit les lumières d’un possible bien collectif, et qui nous réunit ici aujourd’hui.

Aussi, je veux ici remercier.

Merci à Madame Valérie Pécresse, merci à vous Monsieur le Premier Ministre, cher Bernard Cazeneuve, merci à vous tous, mes amis, de m’avoir accompagné, vous faites de ce moment d’honneur un moment de cœur.

J’ai une pensée pour mes parents, Michel et Rosemonde Boissière. Que leur âme repose en paix. Là, les mots me manquent…

Je veux remercier mes enfants, Elie, Zoé et Nathan. Votre existence n’est pas de l’ordre du mérite, elle est une bénédiction.

J’y associe Maxime et Mathieu, les enfants de Pascale Giet. Merci, Pascale, mon amour et mon épouse, dont le soutien et l’amour m’importent et me portent, pour le meilleur, et pour le meilleur encore.

Et maintenant :

Comme en alexandrin, césure à l’hémistiche

J’ai tout à l’heure osé chanter la République,

C’est d’une rime, à mes yeux ô combien riche

Que de votre présence je veux mériter la réplique.

Puisque de la triple devise républicaine,

Vous avez mis en exergue la fraternité,

Je conclurai par cette maxime que je fais mienne :

Vive la République – la République de l’amitié !

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