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Le faux CV de Dieu

Hannah est une femme pieuse dont la vie, actuellement, est semée d’embûches et de vicissitudes. Son mari est mort il y a deux ans, et elle élève, seule, ses trois enfants en bas-âge. Concilier son activité à la maison avec ses divers jobs -- en intérim-- est un enfer, et récemment, alors qu’elle est une « mère courage » pour tous ceux qui la connaisse, elle craque. Trop c’est trop, elle n’arrive plus à joindre les deux bouts. Sa foi est grande, et entre nous, c’est une chance qu’elle ne doute pas. En femme pieuse qu’elle est, elle imagine alors un stratagème, ou plutôt, une solution directe, la plus simple et la plus pure qui soit : tout bonnement écrire à Dieu, à « Hachem », lui exposer sa situation et lui demander de l’aide.

D’une plume aux termes simples mais déterminés, elle se met alors à lui écrire une lettre, et elle y met toute son âme. Tous ses problèmes, ses espoirs, et conclue son plaidoyer par une demande on ne peut plus concrète : elle demande à son Créateur de lui envoyer 1500 euros pour boucler la fin du mois, régler les quelques dettes qu’elle a commencé à contracter à droite à gauche, et offrir un Seder de Rosh ha-Shanah à peu près décent pour ses enfants...

Sa piété ne s’embarrasse d’aucun doute. Alors qu’elle colle l’enveloppe, et sans bien évidemment pouvoir formuler l’adresse de Dieu, elle écrit tout simplement « Pour Hachem » sur l’enveloppe, convaincue que son envoi lui parviendra. Les voies – postales – du Seigneur ne sont-elles pas impénétrables… ?

Deux jours plus tard, au service du tri de La poste, le responsable, Roger Mandrin, tombe sur cette lettre singulière. Intrigué par l’absence d’adresse, et surtout, par cet énigmatique destinataire, « Hachem », un nom qu’il n’a jamais entendu, il ouvre la lettre et en reste bouche bée. Touché par la description – presque enfantine, d’Hannah, et surtout par sa ferveur, et la confiance qui émane de sa demande, il conçoit à son tour, un petit stratagème… Il prend sur lui de collecter le maximum d’argent auprès de ses collègues, et de renvoyer la dite somme à Hannah, à l’adresse qu’elle a pris soin d’indiquer… Ses collègues jouent le jeu, et ils sont généreux : en moins d’une semaine Roger Mandrin parvient à réunir 1200 euros, presque l’intégralité des 1500 demandés par Hannah. Il s’empresse de fourrer l’énorme de liasse de billets dans une enveloppe, sans mots d’explication, juste à destination de Hannah… Il vient d’accomplir sa meilleure action de l’année !

De fait, la lettre parvient bel et bien le lendemain à Hannah, bien épaisse, prometteuse. Elle compte et recompte : ce sont bien là 1200 euros, en petites coupures, 1200 € de bénédictions divines, oui, Dieu est proche de son peuple, il guérit les malades et redresse les humiliés, et il sait écouter un cœur qui saigne… !

Saisie par une pieux sentiment de reconnaissance, elle reprend aussitôt la plume pour remercier son bienfaiteur divin.  Une lettre magnifique, comme la première, pleine de formules de bénédictions, et de remerciements, et que dire de sa touchante conclusion : « Encore mille merci, mon Dieu, mon créateur, mon sauveur, Avinou Malkénou… je sais maintenant que n’hésiterai pas à me tourner à nouveau vers toi si j’ai besoin, car tu es un Dieu bon, dispensateur de bienfaits pour tes créatures les plus humbles. » A cet instant, elle semble hésiter, mais finalement, se lance, et d’une plume appliquée, ajoute pour conclure : « Par contre, mon Dieu, si tu pouvais, la prochaine fois, envoie-moi la somme directement, parce qu’à La Poste, ils m’ont quand-même gratté 300 euros… »

Cette histoire, je vous l’avoue, me fait envie… Nous aimerions tous, probablement, disposer d’un tel degré de confiance en Dieu. Mais la partie la plus intéressante de ce qu’elle nous raconte, c’est que notre vie se déroule en grande partie -- beaucoup plus souvent que l’on ne croit -- comme une prophétie auto-réalisatrice. La beauté de la chose, c’est que nous ne nous en apercevons absolument pas, précisément parce que nous sommes trop, et constamment intelligents pour superposer la grille qui nous arrange entre nous et la réalité… Toutes ces grilles qui tournent dans nos têtes nous confirment sans cesse nos biais, nos souhaits, ou nos dénis… Rosh ha-Shanah et ses dix jours de Teshouvah, généralement traduit par « repentance », mais qui signifie tout simplement « réponse », ou « retour », sont là pour cela. Pour nous dégriser un peu de nos scénarios fantaisie.

Non pas que Dieu se désintéresse de nos fins de mois – la poste, quant à elle, n’est pas en cause non plus. En fait, il se trouve que Dieu a passé un accord, il y a très longtemps, avec le roi David lui-même, pour répondre à nos angoisses. Cet accord, ceux qui fréquentent les selihot, c’est à dire les lève-tôt de nos communautés, le connaissent bien, il s’agit du CV de Dieu…

Vous m’avez bien entendu. CV n’est pas un mot hébreu que vos professeurs auraient manqué de vous enseigner, je veux bel et bien parler du CV, du « Curriculum vitae », sacro-saint pilier de nos vies professionnelles.

Nous le savons, le livre de l’Exode peut tout entier être considéré comme un manuel de leadership. Entre prophétie et politique, Moïse incarne en effet la panoplie du parfait dirigeant. Situations de crises, médiations, décisions courageuses : les mois où sont généralement lues ces parashiyot offrent matière à de véritables « Master class » bibliques sur le leadership, qui relèguent nos actuelles business school au rang de simples « classes prépa » du grand Moshe Rabbénou…

Car au cœur de l’Exode, nous trouvons ce joyeux : le texte central de toute la liturgie des selihot et des « Dix jours terribles », le verset 34, 6 : un CV en effet, et pas n’importe lequel : le CV de Dieu.

Ce CV, lisons-le :

ו וַיַּעֲבֹר יְהוָה עַל-פָּנָיו, וַיִּקְרָא, יְהוָה יְהוָה, אֵל רַחוּם וְחַנּוּן--אֶרֶךְ אַפַּיִם, וְרַב-חֶסֶד וֶאֱמֶת. 6 La Divinité passa devant lui et proclama: " [je suis] ADONAÏ, l’Étre éternel, tout puissant, clément, miséricordieux, tardif à la colère, plein de bienveillance et d'équité;
ז נֹצֵר חֶסֶד לָאֲלָפִים, נֹשֵׂא עָו‍ֹן וָפֶשַׁע וְחַטָּאָה; וְנַקֵּה, לֹא יְנַקֶּה--פֹּקֵד עֲו‍ֹן אָבוֹת עַל-בָּנִים וְעַל-בְּנֵי בָנִים, עַל-שִׁלֵּשִׁים וְעַל-רִבֵּעִים. 7 [je] conserve ma faveur à la millième génération; supporte le crime, la rébellion, la faute, mais ne les absous point: je poursuis le méfait des pères sur les enfants, sur les petits-enfants, jusqu'à la troisième et à la quatrième descendance."

Texte décisif, car c’est sur lui que le Talmud[1] fonde les offices de seli'hot, en partant de la certitude que sa récitation, comme Moïse l’avait fait après la faute du veau d’or, assurera toujours le pardon aux Bneï Israël.

En termes purement professionnel, la copie est bonne. Le CV divin tient en moins d’une page et, modèle de concision, se contente de treize « claims », treize revendications – la Tradition les nomme les « treize attributs de Miséricorde ». Cette mémorable séance de recrutement, elle, a eu lieu il y a bien longtemps, au Mont Sinaï. Notre premier DRH hébraïque, chef des ressources humaines, Moïse, a posé à Dieu deux questions. Comme le fait remarquer avec sagacité Maïmonide dans le Guide des Egarés[2], Dieu ne répond en fait qu’à une seule : éludant la question de l’essence divine, il digresse, et choisit à la place d’affirmer ses attributs.

Ces premières leçons, quant à elles, portent le label « Eternité garantie »… Premièrement, ne répondez jamais à toutes les questions posées. Deuxièmement, comme beaucoup de candidats en politique, faites comme Dieu : avant de parler de votre programme, confiez à votre interlocuteur, sur un ton complice : « Laissez-moi d’abord vous parler un peu de moi ». Ne faites, en réalité, que cela. Dieu, là encore, montre l’exemple : la leçon des attributs culmine sur un énigmatique « Ehyeh asher ehyeh » : « je serai qui je serais », on appréciera la pirouette divine !

Mais penchons-nous un instant sur quelques prétentions affichées par notre divin candidat. Que valent-elles ?

1 / Première affirmation : « Adonaï » -- « Éternel ». La tradition précise : par opposition à « Elohim », qui signifie rigueur, « Adonaï » exprime le nom de miséricorde. Bien vu, mon Dieu : les amis, pour juger, il faut commencer par aimer.

2 / Deuxième affirmation : « Adonaï » -- « Éternel », encore une fois ! Force rhétorique de la répétition, Dieu n’est-il pas en train de nous jouer la fameuse anaphore, « moi président… ? » Pas seulement : pour la tradition, il y a un premier « Adonaï » avant la teshuvah, et ce deuxième Adonaï désigne Dieu après la teshuvah de l’homme. Bon point, ici aussi : toujours mettre en scène l’effet positif de votre incroyable proximité avec les autres…

3 / « El » -- Dieu. Il s’agit de la toute-puissance divine, nous dit Samson Raphaël Hirsch, en tant qu’elle se met au service de ses qualités d’amour. Attention, innovation précurseuse, ici, chez les Dieux de l’Antiquité : ne jamais mettre la force en premier. Toujours commencer par le « why », le « pourquoi » : en l’occurrence, l’amour de Dieu, sa miséricorde. Ensuite seulement, la force qu’il y consacre.

4 / « Ra’hum » -- Miséricordieux. Ici, se souvenir de la leçon de Maïmonide : ne pas tomber dans le piège de voir ici des adjectifs, qui qualifient l’essence de Dieu, mais une description de ses actions[3]. L’Aigle de la Synagogue nous détaille le secret de ce raccourci de langage : « En percevant, par exemple, les tendres soins qu’il met à former l’embryon des animaux … – manière d’agir qui, chez nous, ne proviendrait que d’un sentiment de tendresse qu’on désigne par le mot « miséricorde » – on a appelé Dieu « ra’hum », « miséricordieux. »[4]

Mais cessons-là l’examen des attributs. On l’aura compris, pas de « pêche en haute mer », « d’allemand lu et parlé », ou d’« UV de sophrologie » pour Dieu : rien que des attributs d’action, qui nous parlent moins de lui que de notre relation avec lui. C’est ici que le CV nous amène à mieux comprendre une des notions clés de Rosh ha-Shanah, bien connue mais en fait très énigmatique : le jugement. Comment la comprendre ? Et comment le CV de Dieu nous y aide-t-il ?

Au séminaire rabbinique Abraham Geiger de Berlin, l’un de mes maîtres, le rabbin Tovia ben Horin, zikhrono li-vrakhah, m’avait enseigné un principe qu’il estimait fondamental pour un rabbin : « The moment you judge, you’re the one being judged » -- « A l’instant même où tu émets un jugement, tu deviens celui qui est jugé. » Je vous l’accorde, cet adage n’est pas, au premier abord, une franche recette pour le courage politique, mais j’avoue qu‘en certaines situations de controverses, dont on sait les communautés friandes, il a parfois prouvé son utilité – et préservé ma sérénité. Si je mentionne ce principe, ce soir, c’est qu’il donne à comprendre pourquoi la récitation des attributs, cet improbable CV divin, est à la fois une révélation, et vaut comme un jugement…

Il est une manière simple, primaire, de croire à la Révélation. Prenez une montagne, une voix divine au-delà des cieux, un grand personnage -- allez, ajoutons-y de la figuration, un peuple entier --, et imaginons, imaginons que la voix divine perce nos consciences, nous révélant des vérités auxquelles nous n’aurions pas osé penser. C’est probablement la foi d’Hannah, et on a vu que, même de manière biaisée, elle peut être efficace…

Nous rêvons qu’il en soit ainsi. Mais, même raffinés par la pensée d’une Révélation progressive – au cœur de notre judaïsme libéral --, nous ne sommes plus assez naïfs, ou assez poètes, pour nous laisser saisir directement par l’au-delà des cieux. Mais alors, la transcendance nous serait-elle interdite ? Que faire du CV de Dieu ?

La transcendance demeure, mais plutôt que de parler de Révélation, je suggère de parler, en utilisant un terme de laboratoire photographique, de pouvoir révélateur.

Et c’est alors, que le jugement opère.

Car la manière dont nous entendons ces attributs, la manière dont nous y croyons, ou n’y croyons pas, est justement le révélateur de notre capacité poétique, de notre capacité d’enchantement, ou à l’inverse, de notre désenchantement : c’est en cela que nous sommes jugés. Oui l’énoncé des attributs fonctionne : si nous y croyons, ils nous jugent comme des idéaux qui nous élèvent et nous inspirent – et si nous n’y croyons pas, eh bien, nous ne croyons pas non plus au jugement qu’ils promettent. Que le désenchanté, commente Maïmonide, ne croie pas au jugement de ce qui le désenchante, rien que de très normal. J’ajouterai : quelle chance, à l’inverse, d’être jugé par ce qui nous inspire !

Il y a révélation, teshuvah et jugement, ici, parce cette liste d’attributs n’est pas seulement le CV de Dieu, elle est aussi notre zone de vérité. Hannah, elle, ne doutait pas de la sienne. Et si ces attributs nous jugent, c’est parce que nous savons exactement, au fond, où nous en sommes de notre relation avec Dieu.

En d’autres termes, c’est un faux CV que Dieu nous a livré… Mais nous aurions dû nous en douter. Car nous avions omis de lire le post-scriptum : désolé, mais je n’ai pas de photo récente. Et à vrai dire, pas de photo du tout.

On se souvient du mythique examen qui posait la question « qu’est-ce que l’audace ? », et de la mythique copie rendue par ce candidat qui avait gribouillé ces deux mots « C’est cela ».

Alors je m’abstiendrai de commenter l’ultime ‘hutspah, l’ultime impertinence de notre divin CV : car à l’absence de photo, il a ajouté aussi : « je n’ai pas non plus de nom » !

Shabbat shalom !Gmar ‘hatimah tovah !


[1] R. H. 17b.

[2] Maïmonide, Guide des égarés, I, 54, p. 216-17.

[3] Guide, I, 54, p. 219.

[4] Guide, I, 54, p. 219.

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