MON DIEU, ACCOMPLIS TA PART DE CONTRAT

Avinou Malkenou.

טו רְאֵה נָתַתִּי לְפָנֶיךָ הַיּוֹם, אֶת-הַחַיִּים וְאֶת-הַטּוֹב, וְאֶת-הַמָּוֶת, וְאֶת-הָרָע. 15 Vois, je te propose en ce jour, d’un côté, la vie avec le bien, de l’autre, la mort avec le mal.
יט הַעִדֹתִי בָכֶם הַיּוֹם, אֶת-הַשָּׁמַיִם וְאֶת-הָאָרֶץ–הַחַיִּים וְהַמָּוֶת נָתַתִּי לְפָנֶיךָ, הַבְּרָכָה וְהַקְּלָלָה; וּבָחַרְתָּ, בַּחַיִּים–לְמַעַן תִּחְיֶה, אַתָּה וְזַרְעֶךָ. 19 J’en atteste sur vous, en ce jour, le ciel et la terre: j’ai placé devant toi la vie et la mort, le bonheur et la calamité; choisis la vie! Et tu vivras alors, toi et ta postérité[1]

C’est ce que nous avons lu, Avinou Malkenou, dans ta parashah Nitsavim hier matin. Cette parashah est toujours lue avant Rosh ha-Shanah, et il y a sans doute une très bonne raison à cela. Car le renouvellement de l’année que tu soumets à nos consciences est en effet une affaire de vie et de mort, une affaire vitale, et certainement une affaire de choix, entre le bien et le mal.

Mais, mon Dieu, Avinou Malkenou, nous sommes un peu confus, à l’orée de cette année 5776, abasourdi par l’année que nous venons de passer. Si nous nous sentons confus, aujourd’hui, c’est que le spectacle du monde de l’année 5775 a été plus violent que jamais, que nous n’y avons pas toujours vu le « tsel elohim », « l’image divine » que tu as placé en nous et que nous sommes censés porter.

Certes, le pessimisme n’est pas de mise dans la tradition ; le réalisme, plutôt. Celui dont témoigne le Talmud au traité Erouvin 13b dans l’apologue suivant : « L’homme valait-il d’être créé  ou pas ? Après deux ans de discussion les écoles de Hillel et de Shammaï convinrent qu’il ne valait mieux pas. Mais puisse qu’il l’avait été, qu’il fasse du mieux qu’il peut ! Il lui incombe d’examiner ses actes. »

Avinou Malkenou, nous croyons à la vérité de notre examen de conscience, nous  croyons au pouvoir des larmes, au pouvoir des souhaits, bref, nous croyons à la prière.

Nous avons tout d’abord entonné « A’hot qetanah », « la petite sœur ». C’est ainsi que nous voient nos Sages : le peuple juif est la « petite sœur » des peuples, proche, compatissante, fragile aussi.

Dans cette prière, chaque couplet se termine par  « Tikhle shanah ve-qileloteyha », « Que l’année s’achève avec ses malédictions ». Mais au dernier couplet nous concluons : « Ta’hel shanah u-virkhoteyha », « Que l’année commence  avec ses bénédictions. »

Alors, Avinou Malkenou, que l’année 5775 s’achève avec ses malédictions, ses atteintes inouïes  contre la culture universelle. A Mossoul, des hommes qui pensent que les « livres apprennent la désobéissance de Dieu » ont brûlé plus de deux-mille ouvrages dans la grande bibliothèque de la ville. Efficacité de la folie et de la haine : une demi-douzaine de pick-up a suffi pour emporter et brûler des livres pour enfants, de la poésie, de la philosophie, de vieilles cartes ottomanes, et aussi toutes les collections privées amoureusement déposées au fil des siècles par les vénérables familles de Mossoul. Que cesse aussi la malédiction de Palmyre, où les portiques de Bêl et de Baalshamin, et les tombeaux-tours d’Elahbel, de Jamblique et de Khitôt, ont été détruits à coups d’explosifs.

Sans doute, mon Dieu, ce Baalshamin n’éveille a priori aucune sympathie particulière de notre part — il a dû, en son temps, être un concurrent à toi, peut-être même Abraham l’a-t-il combattu en ton nom. Mais précisément, Avinou Malkenou, vois combien ta bénédiction s’est entre temps répandue sur la terre et sur toutes les nations. Alors que ces graciles colonnes de Palmyre ne témoignent guère que d’un culte idolâtre, leur écroulement est celui de notre humanité. Pourquoi ?

Un texte du poète israélien Yehudah Amihaï  nous donne à le comprendre. Dans un poème plein d’ironie consacré au tourisme de masse à Jérusalem, Amihaï décrit  une anecdote : un jour qu’il s’était assis à l’entrée de la Vieille Ville près de la Tour de David, il devient le point de mire d’un groupe de touristes et de leur guide. « J’avais posé près de moi mes deux lourds paniers, commence le poème. Le guide, alors, de loin, s’adresse à son groupe : « Vous voyez l’homme aux paniers ? Un peu à droite de sa tête, vous pouvez voir un arc romain. Juste à droite de sa tête. » « Oui il bouge, il bouge ! » abonde un touriste du groupe. « Alors je me suis dit, poursuit Yehudah Amihaï : la rédemption n’adviendra que si on leur dit: « Vous voyez là-bas l’arc romain ? Il est sans importance ; mais à gauche, juste à côté et en contrebas, un homme est assis qui a acheté des fruits et des légumes pour sa maisonnée. »

Alors, Avinou Malkenou, regarde toi aussi à gauche et à droite de ces arcades — qui font penser à une synagogue vénitienne, considère ton peuple réunis en prière, et fasse que l’année 5776 commence avec ses bénédictions. Nous prions et combattrons pour que l’héritage de l’humanité soit préservé, parce qu’être sensible à la différence des autres nous permet aussi d’être fidèle à notredifférence. La différence est ce que nous avons en commun. La différence, ça se partage.

Que l’année 5775, Avinou Malkenou, se termine avec ses malédictions, en France où a eu lieu, pour la première fois, une décapitation sur notre territoire. Nous avons été saisis d’effroi sur le moment, mais j’ai le sentiment, mon Dieu, que l’événement est passé relativement inaperçu, que nous sommes comme décapités nous-mêmes de toute réflexion. Nous avons « avalé » l’impossible, et l’avons simplement classé comme une chose horrible de plus qui est arrivée. Cette acceptation, qui tient davantage du refoulement que de la résilience, dit beaucoup, mon Dieu, sur l’état de sidération qui est le nôtre.

« Rosh ha-Shanah », dit la tradition — la « tête » de l’année ». Ce n’est pas faire jeu de mot que de prier ici pour que conserver cette valeur de la « tête » — la « tête » dans la tradition, c’est l’impulsion première, la générosité de l’idée, du désir, la possibilité de toute chose. Que commence l’année 5776, Avinou Malkenou, avec ses bénédictions, qu’en toute situation nous puissions conserver la « tête » des choses, le sens de ce qui est essentiel, de ce qui est vivant ; et de garder le fil de notre humanité.

Que l’année 5775, Avinou Malkenou, se termine avec ses malédictions ! Année où la communauté juive a été attaquée comme jamais, où après les tueries de Charlie-hebdo, de policiers et de l’hyper-cacher fut complaisamment annoncé notre départ, massif, de France, et où le souci compassionnel n’excluait pas, parfois, le sous-entendu nauséabond qu’il y avait là une sorte de fatalité, d’ordre des choses — parce que nous serions de passage.

Eh bien mon Dieu, Avinou Malkenou, que l’année 5776 commence avec ses bénédictions ! Que soit affermi ce passage qui tout de même, depuis deux-mille ans, a plutôt l’allure d’un séjour, n’est-ce pas ? D’un choix, constamment renouvelé, de parier sur le dialogue fécond de Moïse et de Marianne, et dont quelques éclats ont déjà donné au monde Rashi, et ce dicton « heureux comme Dieu en France ».

Que ce proverbe retrouve en 5776 sa pertinence ! Nous n’oublierons pas qu’il y eut des minutes de silences mal silencieuses, où ont parfois frémi la malveillance de ceux qui n’étaient pas Charlie – on imagine qu’ils n’étaient pas davantage juifs. Nous n’oublierons pas de nous protéger, de reconnaître les problèmes, d’identifier le mal — nous aimerions peut-être oublier 5775, mais nous savons que nous ne devons pas l’oublier. Nous juifs de France, juifs français ou français juifs, voulons en 5776 œuvrer à ré-enchanter le consensus national, le partage républicain pour qu’à la liberté, l’égalité, nous puissions enfin ajouter la seule rime qui vaille : fraternité !

Que l’année 5775, Avinou Malkenou, se termine enfin avec ses malédictions – et nous pourrions parler ici des migrants, des réfugiés, politiques ou autres, de tous les damnés de la terre, qui le sont en général pour de très explicables raisons – tyrannie, haine et massacres. Guy Sorman, dans un bel article du Monde de la semaine dernière, a situé notre responsabilité : « Les réfugiés d’aujourd’hui me rappellent mon père fuyant le nazisme ». Sans en rien comparer la situation géo-politique d’aujourd’hui avec la Shoah, nous prions pour que  l’année 5776 commence avec ses bénédictions, et nous engageons, nous « petite sœur des peuples », à agir aux côtés de tous les hommes de bonne volonté.

Avinou Malkenou : nous savons que pour la tradition, une année ne succède pas à la précédente de manière comptable. Changer de millésime, ce n’est pas ajouter une unité, c’est faire le choix du nouveau. 5776 n’est pas la suite de 5775, parce que c’est une syncope qui nous est proposée, un saut, un risque.

Mais nous saurons faire le choix de 5776, parce que nous savons la vérité de cette phrase de Borgès : « L’avenir est inévitable, mais il peut ne pas arriver. Dieu aime les intervalles ».

(je ne me lasse jamais de la répéter) « L’avenir est inévitable, mais il peut ne pas arriver. Dieu aime les intervalles ».

Nous la voulons, Avinou Malkenou, cette nouvelle année, et nous voulons y œuvrer, pour le bien, en tout cas pour le meilleur. Nous voulons te réélire comme notre Dieu, comme notre Roi — mais s’il te plaît, accomplis aussi ta part de contrat : que finisse l’année 5775 avec ses malédictions, que commence l’année 5776 avec ses bénédictions !

[1] Deut. 30, 15 & 19.

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Rabbin du MJLF

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