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Moïse -- L'ultime interview

Les fêtes de Tishri sont un peu hors-sol… Par rapport aux Fêtes de pèlerinages, Pessah, Shavouot et Soukkot, bien ancrées dans leur société agraire, dans la nature ou dans l’histoire, Rosh ha-Shanah ne célèbre aucune moisson ni récolte, ni épisode historique de notre peuple, mais un fait de civilisation, la création -- universelle – de l’homme. Kippour, de même, nous branche sur une démarche intérieure, avec pour ligne de mire l’expiation. Nul contexte agricole ou historique, mais une nécessité uniquement métaphysique, spirituelle.

Et pourtant, pas tout à fait. Si Rosh ha-Shanah n’est vraiment pas documenté dans la Bible -- la fête n’y est même pas nommée explicitement, Kippour, dans l’historiographie hébraïque, fait partie de toute une séquence liée à la révélation. Moïse, on le sait, monte sur le Mont Sinaï pour recevoir la Torah, à la date du 6 sivan, il en redescend 40 jours plus tard parce que le peuple, en pleine crise d’idolâtrie, est en train de se vautrer dans le sacrifice du veau d’or. Moïse règle alors deux trois petites affaires communautaires puis, le 1er Elloul, remonte sur le Sinaï pour obtenir le pardon divin et quérir les secondes tables de la Loi. Il en redescend à nouveau 40 jours plus tard : le 10 Tishri.  Le dixième jour de Tishri, autrement dit Yom Kippour, le Jour de Kippour, est ainsi ce jour où Moïse, pourvu des nouvelles tables de la Loi, efface le drame du Sinaï « saison 1 ».

Moïse est donc le héros caché de Kippur -- il en a l’habitude… Déjà dans la haggadah de Pessah, qui célèbre la libération de l’Egypte pourtant menée sous sa houlette, le texte met un point d’honneur à ne pas le mentionner une seule fois. Et voilà que Kippur, sous son avalanche de mots et de supplications, ne lui fait pas davantage honneur... C’est à désespérer d’être un héros !

Eh bien chers amis, et même si Moïse, on le sait, était d’une extrême humilité – « anav me’od », « extrêmement modeste »[1] --, cette injustice sera aujourd’hui réparée ! Par l’intermédiaire, d’un personnage bien placé de notre Conseil d’Administration -- oui, JeM a quelques petites entrées – nous sommes parvenus jusqu’à l’attaché de presse de Moïse et, au prix de consignes très strictes – pas de photos, notamment – à lui arracher une interview… Je n’ai eu le droit que de lui poser cinq questions, mais j’ai le privilège de vous livrer, ce soir, le fruit de notre conversation : « Moïse : l’ultime interview… ».

► Yann Boissière, pour JeM

Nous sommes très nombreux, encore cette année, à être réunis en notre synagogue, peu de temps après Rosh ha-Shanah. Pouvez-vous nous expliquer ce que nous faisons là, en somme ? Quelle est la différence entre Rosh ha-Shanah et Kippour ?

► Moïse

C’est simple : Rosh ha-Shanah c'est la création de l'homme. Kippour c'est la création de l'individu.

Vous avez des bons écrivains, vous savez, il y en a un que j’aime particulièrement, c’est Aharon Appelfeld – les Aaron, ils sont bons, en général… Dans son livre « L'héritage nu »[2], il parle très justement de « … la croyance juive que le monde repose sur l'individu ». Et plus tard dans son texte, il pose la question « comment revenir à l'individu ? »[3]. C'est en fait la question de Kippour. Se débarrasser de ses péchés, c'est se débarrasser de tout ce qui, en tant qu’individu, vous a fait manquer quelque chose que vous étiez le seul à pouvoir faire. Un de mes successeurs, Rabbi Nahman, aimait dire à ses coreligionnaires, pour leur donner confiance en eux : « Le jour de ta naissance, c’est le jour où Dieu a compris qu’il ne pouvait pas continuer le monde sans toi… ». C’est ça, finalement, pécher : tomber dans le piège de faire tout ce que font les autres, autrement dit ne pas faire ce que VOUS, et vous seul, deviez faire.

► JeM

Cher Moïse, cher Moshe, vous avez eu une très longue vie…

► Moïse (me coupe la parole)

Oui, 120 ans, merci, on me l’a déjà dit…

► (rires) JeM

Certes… et dans votre longue carrière, votre première partie de vie a été marquée par une action politique forte, faire sortir les enfants d’Israël d’Egypte. Et puis, au Mont Sinaï, vous êtes devenu un maître spirituel, prophète de la Loi. A la fin de votre vie, pourtant, on a l’impression que c’est quelque chose de plus important qui vous anime, vous êtes devenu « Moshe Rabbenou », « Moïse notre maître »,  celui qui transmet, qui enseigne…

► Moïse

Oh vous savez, je n’ai pas tout compris… Je ne suis pas entré en Terre sainte, voyez-vous, et je ne peux pas dire que j’ai compris, sur terre, cette décision. Mais d’ici, je vois que vous avez eu de grands leaders, Churchill, De Gaule… Et ce qui fait leur génie, leur importance, c’est ce qu’ils ont transmis.

Vos experts, voyez-vous identifient et formulent, chaque jour, des milliers de problèmes, et leurs petites intelligences pétillantes se jettent aussitôt sur eux comme autant d’os à ronger. Ils les décortiquent, bien mieux, ils conçoivent des solutions, des milliers de solutions chaque jour. Cette routine du problème / solutions, c’est ce que vous faites le mieux dans vos sociétés !

Le problème, c’est qu’entre-temps vous avez juste perdu une chose : vous ne savez plus ce qui est essentiel. Hiérarchiser vos solutions, garder la vision. Vos gesticulations vous éparpillent dans une suractivité qui vous épuise, et à la fin, vous vous écroulez au milieu de vos solutions, en disant « zut, le monde n’est pas mieux qu’avant… ».

L’enseignement, justement, c’est ça, c’est garder la bonne distance, la vision pour rappeler les choses essentielles. J’ai eu, en mon temps, une petite négociation formatrice avec les tribus de Gad et Reouven. Juste avant de franchir le Jourdain pour prendre possession de la terre de Canaan, ils étaient venus me voir avec cette revendication : «  (Nbr. 32, 5) : « Si nous avons trouvé faveur à tes yeux, que ce pays soit donné en propriété à tes serviteurs; ne nous fais point passer le Jourdain »[4] Pourquoi ? Ils avaient vu que la terre en deçà du Jourdain était bonne. « Nous voulons construire ici des parcs à brebis pour notre bétail, et des villes pour nos familles », m’avaient-ils précisé[5]

Au-delà de ma négociation, qui les a conduit finalement à nous assister dans la guerre, avant de rejoindre leur terre, je leur ai livré une petite leçon consistant à leur faire prendre conscience d’inverser les enjeux. « Nous voulons construire ici des parcs à brebis pour notre bétail, et des villes pour nos familles », m’avaient-ils dit ? Je leur avais répondu : « Construisez donc des villes pour vos familles et (ensuite) des parcs pour vos brebis… »

Vous voyez, c’est cela l’enseignement, la transmission… Mettre l’avenir en premier. La vision, c’est de voir d’abord les enfants, et ensuite les enclos !

► JeM

Dans la parashah « Ha’azinou » que nous avons lue hier à la synagogue, vous livrez votre ultime message, à travers un chant. Mais quand on voit le monde aujourd’hui, sa violence accrue, ses changements désormais trop rapides pour nos consciences, il semble que le poète, Octavio Paz[6], a raison, qui disait : « Ce n'est pas l'heure du chant mais du balbutiement » ? De quoi avons-nous besoin, aujourd’hui, cher Moïse ?

► Moïse

Vous avez besoin d’apaisement, de calme, de stabilité. Un petit zest de compassion, également, ne peut pas nuire… Votre époque doit affronter beaucoup de problèmes… La spiritualité et la raison, les deux fondements qui structuraient l’éducation de l’homme, sont attaqués de toutes parts aujourd’hui. La spiritualité, censée vous élever, se voit sans cesse battue en brèche devant la force brute des plus impolis et des plus violents. La raison, elle, se voit submergée par les innombrables flottilles de la haine, la subjectivité à tout crin, les boycotts dépourvus de toute compréhension et de toute compassion. La « peste de l’émotion », comme le formulait votre psychiatre Wilhem Reich, submerge tout… Oui, même pour moi, votre monde est devenu quasi-illisible, il vous déçoit sans cesse par ses futilités et ses arrogances, vous malmène par ses injustices répétées…

► JeM

Merci, cher Moïse, pour cette analyse, mais tout cela nous le savions… Que conseillez-vous, plutôt ?

► Moïse

Je vais employer les grands mots, mais la clé de construction, c’est la « sainteté ».

Le mot,  vous le savez, veut dire « séparation », et sa force de résilience s’éclaire lorsqu’on le place en regard de son opposé, le mot « ‘hol », qui signifie « profane », mais aussi… le « sable ». Ainsi, face à la « qedushah », la « sainteté », ce qui est séparé et se tient solide par lui-même, on trouve le « profane », le « sable », ce qui file entre les doigts et ne tient pas. Au risque d’émiettement que vous propose le monde à chaque instant, il s’agit d’affirmer la qedushah, la « sainteté » dans vos vies ! L’impitoyable « machine à balles » de la réalité tente sans cesse de vous réduire à des choix binaires : « Tu achètes ? », « Tu cautionnes ? Tu t’opposes ? ». Il s’agit de s’en tenir, sans honte ni arrogance, à la colonne verticale de ce que vous êtes, de ce que Dieu vous a donné. J’y vois une définition très simple et très puissante de l’espérance. Tenir sa position, ne pas « déserter », pour poursuivre la métaphore du sable, ne pas SE déserter, tenir, servir, et y trouver de la joie.

► JeM

A la lumière de ce que vous venez de dire, cher Moïse, on comprend que votre vie a cherché à offrir un modèle de résilience et de stabilité. Conduire et accompagner votre communauté, jusqu’au bout. Dans un célèbre Midrash, vous affirmez impossible d’abandonner la génération que vous avez conduite. Un berger auquel le roi a confié son troupeau, dites-vous, ne peut entrer seul dans le palais après avoir perdu ce troupeau ; il lui faut le retrouver avant ! Et le midrash conclut magnifiquement de vous : « Il fut de ceux que tous les vents du monde ne peuvent déraciner. Et comme le berger de la tradition, il ne considéra jamais son chemin achevé tant que les siens n’étaient pas arrivés au bout. »

► Moïse

Dites-moi, vous posez les questions, mais en fait c’est vous qui faites les réponses… !

► (rire gêné de ma part)

► Moïse (reprend)

Je complèterai juste en rappelant la prière que j’avais adressé à l’Eternel en Nbr.  27, 17, où je définissais les caractéristiques de mon successeur souhaité :

יז אֲשֶׁר-יֵצֵא לִפְנֵיהֶם, וַאֲשֶׁר יָבֹא לִפְנֵיהֶם, וַאֲשֶׁר יוֹצִיאֵם, וַאֲשֶׁר יְבִיאֵם; וְלֹא תִהְיֶה, עֲדַת יְהוָה, כַּצֹּאן, אֲשֶׁר אֵין-לָהֶם רֹעֶה. 17 qui va et vient devant eux, et qui les fait sortir, et les fait arriver, afin que la communauté de l'Éternel ne soit pas comme un troupeau sans pasteur."

« Qui va et vient devant eux, et qui les fait sortir », c’est du classique…  Mais la mention « et qui les fait arriver » est pour moi tout aussi capitale ; le leader, c’est celui qui mène de devant, mais accompagne tout le monde jusqu’au bout. Qui reste, et arrive même le dernier, derrière le dernier. Dans vos temps agités et confus, rester en place devient quelque chose de révolutionnaire !

► JeM

Merci, cher Moshe Rabbenou, pour cette ultime transmission. Je finis par une question très personnelle…Vous avez cent-vingt ans, que peut-on vous souhaiter, aujourd’hui ?

► Moïse

Oui, 120 ans, c’est le maximum… ! Vous savez, la seule chose à souhaiter à quelqu’un qui atteint 120 ans, c’est… « Bonne journée » !


[1] Nbr. 12, 3.

[2] Aharon Appelfeld, L‘héritage nu, L’Olivier, Paris, 2006, p 11.

[3] Ibid., p. 16.

[4] Nbr. 32, 1.

[5] Nbr. 32, 16.

[6] Roberto Juarroz, « poésie et réalité », in Roberto Juarroz, Poésies verticales I-II-III-IV-XI, Editions Gallimard, Paris, 2021 [p. 297-345], p. 323.

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